logo italianOPERA
la ricerca musicale in Italia
Loading

Home Page » libretti » l223348.htm

 

"The Golden Stairs" (1866), olio su tela, 277 x 117 cm, del pittore Edward Burne-Jones (Tate Gallery, Londra)"


Gaetano Donizetti

(1797-1848)

Dom Sébastien

Grand-opéra in 5 Atti di
Eugène Scribe, è stata rappresentata a Parigi (Théâtre de l'Opéra) il 13 novembre del 1843

Personaggi

Zayda, figlia di Ben-Selim (Mezzosoprano); Dom Sébastien, re di Portogallo (Tenore); Don Juam de Sylva, presidente del tribunale supremo, consigliere privato di sua maestà (Basso); Abayaldos, capo delle tribù arabe, promesso sposo di Zayda (Baritono); Camoëns, soldato e poeta (Baritono); Dom Henrique Sandoval, luogotenente di Sébastien (Basso); Dom Antonio, suo zio, reggente in assenza del re (Tenore); Ben-Selim, governatore di Fez (Basso); Don Luis, inviato di Spagna (Tenore); grandi e dame della corte di Portogallo, soldati e marinai portoghesi, soldati e donne arabe, inquisitori del Sant'Uffizio, popolo

ACTE PREMIER

La vue du port de Lisbonne. A droite, sur le premier plan, le palais du roi, d'où l'on descend par plusieurs marches. Au fond, la mer, et la flotte prête a mettre à la voile. Tout se prépare pour l'embarquement. On transporte à bord du vaisseau amiral des armes et des provisions. A gauche, des soldats et des matelots boivent et chantent; d'autres font leurs adieux à leurs femmes et à leur famille. On voit circuler des hommes et des femmes du peuple, des seigneurs et des grandes dames que la curiosité attire.

SCÈNE première
Soldats, matelots, hommes et femmes du peuple,
seigneurs et grandes dames; puis Dom Antonio et Juam
de Sylva.

LE CHOEUR
Nautonier, déployez la voile!
Élancez-vous, hardi marin!
Le roi commande, et son étoile
nous guide au rivage africain!

Dom Antonio et Juam de Sylva sortent en ce moment du
palais du roi et descendent les marches en causant.

DOM ANTONIO
Ainsi nous l'emportons, et le destin entraîne
l'imprudent Sébastien sur la rive africaine!

JUAM DE SYLVA
Mais, prêt à s'éloigner, votre royal parent,
ô dom Antonio, vous remet la régence...

DOM ANTONIO
Que je dois à vos soins, vous, ministre prudent,
vous, grand inquisiteur!... Et pendant son absence,
je prétends avec vous partager la puissance...

JUAM DE SYLVA
(à part et pendant que plusieurs seigneurs abordent
et saluent dom Antonio)
Que ta débile main ne gardera qu'un jour!
L'adroit Philippe Deux, que la gloire accompagne,
couve depuis longtemps, d'un regard de vautour,
le riche Portugal, trop voisin de l'Espagne;
et me promet, à moi, si je suis son soutien...
(regardant dom Antonio)
un pouvoir plus durable et plus sûr que le tien.

LE CHOEUR
Nautonier, déployez la voile!
Élancez-vous, hardi marin!
Le roi commande, et son étoile
nous guide au rivage africain!

SCÈNE deuxième
Les mêmes; un soldat, s'approchant de Dom
Antonio, à qui il présente un placet.

DOM ANTONIO
Encore ce soldat, qui me poursuit sans cesse
d'un placet importun!…
(au soldat)
Tes titres?

LE SOLDAT
Ma détresse!

DOM ANTONIO
Eh! Que veux tu?

LE SOLDAT
Parler au roi!

DOM ANTONIO
Crois-tu donc, jusqu'à toi, que sa grandeur s'abaisse?

JUAM DE SYLVA
Arrière, misérable!

DOM ANTONIO
(avec impatience)
Oui! Va-t'en!

SCÈNE troisième
Les mêmes; Dom Sébastien, descendant les
marches du palais.

DOM SEBASTIEN
Eh! Pourquoi
empêcher mes soldats d'arriver jusqu'à moi?
(au soldat et lui faisant signe d'avancer)
Qui donc es-tu?

LE SOLDAT
Soldat, j'ai cherché la victoire,
et matelot, des bords lointains;
poëte, j'ai rêvé la gloire...
Et n'ai trouvé que des dédains!
Au loin, sur des mers inconnues,
j'ai suivi Vasco de Gama,
et des merveilles que j'ai vues
ma verve ardente s'enflamma!
O Lusiade!... Enfant de ma lyre chérie!
Toi qui dois illustrer mon ingrate patrie,
pour toi j'ai combattu l'Océan courroucé!
Oui, nageant d'une main, je criais aux orages:
perdez-moi!... mais portez mes vers jusqu'aux rivages...
Pour la première fois, les dieux m'ont exaucé!
Poëte, j'ai rêvé la gloire,
et n'ai trouvé que le malheur!
Qu'auprès du fils de la victoire,
aujourd'hui, je trouve l'honneur!

DOM SEBASTIEN
(au soldat)
Ton nom?

LE SOLDAT
Le Camoëns!

DOM SEBASTIEN
(se découvrant avec respect)
Poëte, je te salue!
(à dom Antonio et à Juam de Sylva qui
haussent les épaules avec mépris)
Oui, dans ses yeux
du génie incompris j'ai vu briller les feux!
Du pays dédaigneux, dont l'oubli le rejette,
son nom sera l'orgueil!
(tendant la main au Camoëns)
Je suis ton protecteur;
réponds-moi, que veux tu?

CAMOENS
L'honneur
de te suivre, ô mon roi, sur la rive du Maure
pour partager et chanter tes exploits.

DOM SEBASTIEN
Sois donc prêt à partir!

CAMOENS
Une faveur encore!

DOM SEBASTIEN
Et laquelle?

CAMOENS
(lui montrant le fond du théâtre)
Regarde!

DOM SEBASTIEN
Ah! Qu'est-ce que je vois?

On aperçoit un noir cortège qui traverse le théâtre avec une
bannière: c'est celle de l'Inquisition. Des familiers du saint-
office conduisent une jeune fille, converte du san-tienilo,
vêtement des condamnés.

SCÈNE quatrième
Les mêmes; Zayda et les familiers de l'Inquisition. Choeur
et Marche.

LE CHOEUR
Céleste justice,
tu veux son supplice,
et le saint-office
punit les pervers.
Sauvons ces infâmes!
Qu'ici-bas les flammes
préservent leur âmes
du feu des enfers.

DOM SEBASTIEN
Où la conduisez-vous?

JUAM DE SYLVA
Au bûcher!

DOM SEBASTIEN
Quelle est-elle?

JUAM DE SYLVA
Zayda l'Africaine, hérétique, infidèle!
Aux rives de Tunis prise par nos vaisseaux,
elle avait, abjurant des dieux trompeurs et faux,
reçu l'eau du baptême...

ZAYDA
Oui, tremblante de crainte,
j'avais de Mahomet renié la foi sainte!

JUAM DE SYLVA
(à Dom Sébastien)
Vous l'entendez!

ZAYDA
Et dans mon repentir,
d'un odieux couvent, hier, je voulais fuir...

DOM SEBASTIEN
Et pourquoi?

ZAYDA
Pour revoir l'Afrique, ma patrie,
et mon vieux père, hélas! qui me pleure et m'attend!

DOM SEBASTIEN
(vivement)
Ah! Tu ne mourras pas!

JUAM DE SYLVA
(s'avançant)
Notre roi tout-puissant
ne saurait au bûcher arracher celle impie,
ni du saint tribunal annuler les arrêts!

DOM SEBASTIEN
Mais je puis commuer sa peine!... Et pour jamais,
et sous peine de mort, j'exile l'étrangère.

JUAM DE SYLVA
En quels lieux?

DOM SEBASTIEN
En Afrique, et près de son vieux père!

Zayda pousse un cri et tombe aux genoux de Dom
Sébastien.

CAMOENS
Vive le roi!

JUAM DE SYLVA et LES INQUISITEURS
Ah! l'impie,
il nous défie,
il outrage la foi!

ZAYDA
(aux pieds du roi)
O toi qui me pardonne,
ô le meilleur des rois!
Pour jamais je te donne
les jours que je te dois!

Que les dieux protégent ta vie,
de gloire et d'honneurs sois comblé!
Et du beau ciel de ta patrie
ah! ne sois jamais exilé!...

JUAM DE SYLVA et LES INQUISITEURS
Notre sainte colère
n'épargne pas les rois.
Malheur au téméraire
qui réconnaît nos lois!

ZAYDA
O mon Dieu! Sur la terre,
mon appui tutélaire,
ô le meilleur des rois!
A toi qui me pardonne,
je consacre et je donne
les jours que je te dois!

DOM SEBASTIEN
O charmante étrangère,
doux attraits, douce voix!
Le coeur le plus sévère
reconnaîtrait tes lois!

On entend un appel de trompettes. Des officiers et
des soldats s'avancent.

DOM SEBASTIEN
Entendez-vous la trompette
que l'écho des mers répète?
Pour nous la palme s'apprête,
marchons, nobles Portugais!
Conquérants du Nouveau-Monde,
la victoire nous seconde!
Des flots que Dieu nous réponde...
Je vous réponds du succès!

(au Camoëns)
Toi, dis-nous le chant du départ,
et s'il est vrai que le poëte
soit inspiré du ciel, dis-nous, divin prophète,
quel sort attend notre étendard?

CAMOENS
(avec enthousiasme)
Oui, le ciel m'enflamme et m'inspire!
Voyez-vous l'horizon serein?...
Voyez-vous le royal navire
aborder le sol africain?...
Le vent du désert nous apporte
le cri du guerrier frémissant!...
Combien sont-ils?... Que nous importe?
En avant, chrétiens, en avant!

LES SOLDATS
(s'animant)
En avant, soldats de la foi,
en avant! Gloire à notre roi!

CAMOENS
Quelle masse épaisse, innombrable,
se renouvelle sous nos coups?
Comme des tourbillons de sable,
ils s'étendent autour de nous!
(en ce moment, le théâtre s'obscurcit, la mer devient
agitée, et l'on entend au loin gronder le tonnerre)
Sous nos pas a frémi la terre,
sur nos fronts mugit le tonnerre.
(avec égarement)
Soldats! Défendez votre roi,
soldats! Sauvez notre bannière...
Je la vois encor... Je la voi...
Mais sanglante et dans la poussière...
En avant... en avant, et mourrons pour le roi!

LES SOLDATS
En avant... en avant, et mourrons pour le roi!

DOM SEBASTIEN
(s'élançant au mileiu d'eux)
Que dites-vous, amis?

CAMOENS
(revenant à lui)
Oui... Oui... Pardonnez-moi!
Les éclats de la foudre et ces épais nuages
n'apportaient à mes sens que de sombres présages!
(en ce moment les nuages se dissipent, la mer
redevient calme et le soleil brille)
Mais le soleil revient!... Soleil, qui des héros
dois aux champs africains éclairer la vaillance,
que devant tes rayons s'inclinent nos drapeaux!

Tous les drapeaux s'inclinent.

DOM SEBASTIEN
Seigneur! Bénissez-les.

JUAM DE SYLVA
(étendant les mains)
Oui, que la Providence
daigne exaucer nos voeux!...
(a part)
Et monarque et soldats,
des sables africains vous ne sortirez pas!...

JUAM DE SYLVA, DOM ANTONIO
et LES INQUISITEURS
Anathème à l'hérésie!
Anathème sur l'impie
qui nous brave et nous défie,
et réconnaît nos décrets!
Que sur son front le ciel gronde,
que sous lui s'entr'ouvre l'onde,
que l'enfer seul lui réponde,
et l'engloutisse à jamais...

DOM SEBASTIEN, CAMOENS
et LES SOLDATS
Entendez-vous la trompette
que l'écho des mers répète?
Pour nous la palme s'apprête,
partons, nobles Portugais!
Conquérants du Nouveau-Monde,
la victoire nous seconde!
Des flots que Dieu nous réponde...
Je vous réponds du succès!

ZAYDA
De la fureur de l'impie
il a préservé ma vie;
Mahomet, je t'en supplie,
récompense ses bienfaits!
O puissant maître du monde,
qu'à mes voeux son sort réponde,
que la justice confonde
les méchants et leurs projets!
(à genoux)
O Mahomet, sauve sa vie!

LE PEUPLE
Dieu des chrétiens, sauve le roi!

DOM SEBASTIEN
Adieu, Lisbonne!...

CAMOENS
Adieu, patrie!

DOM SEBASTIEN
Nous reviendrons dignes de toi!

ZAYDA
De la fureur de l'impie
il a préservé ma vie,
Mahomet, je t'en supplie,
récompense ses bienfaits!
O puissant maître du monde,
qu'à mes voeux son sort réponde,
que la justice confonde
les méchants et leurs projets!

JUAM DE SYLVA, DOM ANTONIO
et LES INQUISITEURS
Anathème à l'hérésie!
Anathème sur l'impie
qui nous brave et nous défie,
et réconnaît nos décrets!
Que sur son front le ciel gronde,
que sous lui s'entr'ouvre l’onde,
que l'enfer seul lui réponde,
et l'engloutisse à jamais!

DOM SEBASTIEN, CAMOENS
et LES SOLDATS
Entendez-vous la trompette
que l'écho des mers répète?
Pour nous la palme s'apprête,
partons, nobles Portugais!
Conquérants du Nouveau-Monde,
la victoire nous seconde!
Des flots que Dieu nous réponde...
Je vous réponds du succès!

LE PEUPLE
Pour la gloire et la patrie
quand il expose sa vie,
exauce, Dieu que je prie,
tous les voeux de ses sujets.
O puissant maître du monde,
qu'à mes voeux son sort réponde,
que la justice confonde
les méchants et leurs projets!

Dom Antonio et Juam de Sylva laissent éclater la joie que
leur cause le départ de Dom Sébastien. Le peuple entoure
le roi de ses transports. Zayda lui baise la main. Le roi,
Camoëns et les officiers montent sur le vaisseau amiral, et
l'on aperçoit en pleine mer, à l'horizon, toute la flotte
portugaise à la voile.

ACTE DEUXIÈME

PREMIER TABLEAU

En Afrique. L'habitation de Ben-Selim, dans les environs
de Fez.

SCÈNE première
Zayda, entourée de ses compagnes.

CHOEUR DES JEUNES FILLES
Les délices de nos campagnes,
la rose des déserts,
la plus belle de nos compagnes,
gémissait dans les fers!
Le ciel a de nos voix plaintives
entendu les soupirs!
Elle revient!... et sur nos rives
reviennent les plaisirs.

Zayda fait signe quelle désire rester seule.
Les jeunes filles s'éloignent.

SCÈNE deuxième
Zayda.

ZAYDA
(seule)
Depuis que sa main protectrice
a défendu mes tristes jours,
pour mon malheur, pour mon supplice,
je l'entends, je le vois toujours!
Hélas! Le doux ciel de mes pères
n'a pu consoler mon ennui;
mon âme, aux rives étrangères,
est demeurée auprès de lui!

SCÈNE troisième
Zayda, Ben-Selim et sa Suite.

BEN-SELIM
(s'approchant de sa fille)
Pourquoi, le front toujours voilé par un nuage,
du brave Abayaldos repousses-tu l'amour?
(Zayda fait signe quelle ne peut le lui dire)
Ma fille, accueille au moins l'hommage
de l'amitié qui vient célébrer ton retour.

Divertissement composé de plusieurs pas de caractère.
A la fin du divertissement, on entend un bruit de
trompettes. Parait Abayaldos à la tête de sa tribu.

SCÈNE quatrième
Les mêmes; Abayaldos et les Arabes
sous ses ordres.

ABAYALDOS
Eh quoi! Des danses et de fêtes!...
Des cris joyeux frappent les airs!
Lorsque la foudre est sur vos têtes
et lorsque l'infidèle envahit nos déserts?

TOUS
(poussant un cri)
Les chrétiens!

ABAYALDOS
Levez-vous! Que le glaive
étincelle en vos mains!
A vos jeux faites trêve!
Aux armes, Africains!
Oui, saisissez le glaive,
aux armes, Africains!
Sébastien, ce prince infidèle,
est venu pour nous asservir!
Il nous défie et nous appelle
aux plaines d'Alcazar-Quivir!
Levez-vouz! Que le glaive
etincelle en vos mains!
Plus de paix, plus de trêve!
Aux armes, Africains!
(s'adressant à Zayda)
La guerre sainte est déclarée
et nous courons au champ d'honneur!
Ta foi, si longtemps espérée,
doit être le prix du vainqueur!
(Zayda lui fait signe quelle ne veut rien promettre.
Abayaldos la regarde quelques instants avec jalousie
et colère, puis se retournant vers ses compagnons)
Levez-vous! Que le glaive
étincelle en vos mains!
Plus de paix! Plus de trêve!
Aux armes, Africains!

CHOEUR DES FEMMES
(à genoux)
O Dieu qui tiens le glaive
et la mort dans tes mains,
vers toi ma voix s'élève.
Protège leurs destins!

COEUR DES HOMMES
Levons-nous! Que le glaive
etincelle en nos mains!
Plus de paix! Plus de trêve!
Aux armes, Africains!

ZAYDA
Dieu! Détourne le glaive
qui brille dans leurs mains!
Vers toi ma voix s'élève,
protège nos destins!

Ils sortent tous en désordre. On entend pendant
quelques instants encore le bruit de la musique
guerrière et des cris tumulteux qui s'éloignent.

DEUXIÈME TABLEAU

La plaine d'Alcazar-Quivir après la bataille. A gauche, un
rocher. Au fond, on voit étendus sur le sable les corps des
chrétiens et des musulmans, des armes, des débris, etc.

SCÈNE cinquième
Dom Sébastien, entouré de quelques officiers portugais,
blessés comme lui. Épuisé par la perte de son sang, il est
soutenu par Dom Henrique, et tient encore à la main
la poignée d'un sabre brisé.

DOM SEBASTIEN
Une épée, une épée!...

DOM HENRIQUE
Hélas! Tout est perdu!

DOM SEBASTIEN
(avec égarement)
Sauvons le Camoëns, sur le sable étendu.

DOM HENRIQUE
Ne songez qu'à vous, sire!
(aux autres seigneurs portugais)
A leur rage inhumaine
dérobez notre roi que je soutiens à peine!

DOM SEBASTIEN
(tombant presque évanoui au pied du rocher)
Ah! laissez-moi... Fuyez!

DOM HENRIQUE
(entendant les Arabes qui s'avancent)
Ils viennent! Les voici!
(faisant signe aux officiers de déposer le roi au pied
du rocher)
Là!... Près de celle roche!... Et nous, mourons ici!

SCÈNE sixième
Les mêmes; Abayaldos et les arabes.

LES ARABES
Victoire! Victoire! Victoire!
Allah du haut du ciel
a proclamé la gloire
des enfants d'Ismaël!
Ni pitié, ni clémence!...
Que le fer menaçant
serve notre vengeance,
et s'abreuve de sang!

LES PORTUGAIS
Trahis par la victoire,
dans notre sort cruel,
il nous reste la gloire
de mourir pour le ciel!
Oui, contre leur vengeance,
soutiens-nous, Dieu puissant!
Céleste récompense
près de toi nous attend!

ABAYALDOS
Des ennemis vaincus les corps jonchent la plaine,
le roi, qui sous nos coups sanglant était tombé,
au destin qui l'attend s'est ici dérobé!
Sébastien est à nous, c'est Dieu qui nous l'amène!

LES ARABES
Au nom d'Abayaldos, défenseur de la foi,
que des derniers chrétiens disparaisse la trace!
Frappons-les!

DOM SEBASTIEN
(se soulevant)
Moi, d'abord!

ABAYALDOS
(aux Portugais)
Oui, pour vous point de grâce,
si vous ne me nommez à l'instant votre roi.
Parlez? Lequel de vous est Sébastien?

Dom Sébastien fait un mouvement.

DOM HENRIQUE
(le prévient et dit à voix haute)
C'est moi!
(à voix basse et serrant la main de Dom Sébastien,
qui veut parler)
Vivez pour eux!... Je meurs!
(il tombe à terre et rend le dernier soupir)

ABAYALDOS
(debout et le contemplant)
Gisant dans la poussière,
le voilà donc, ce roi!... Ce héros téméraire,
qui rêvait en Afrique un empire nouveau!
Il n'y sera venu conquérir qu'un tombeau!
Même après son trépas, esclave en cette terre,
sa cendre, parmi nous, restera prisonnière!
(aux seigneurs portugais)
Vous, pourtant, j'y consens, jusqu'au dernier séjour,
accompagnez le prince, objet de votre amour!...
On emporte le corps de Dom Henrique, et sur un gest
d'Abayaldos les seigneurs portugais le suivent.

LES ARABES
Victoire! Victoire! Victoire!
Allah! Du haut du ciel
a proclamé la gloire
des enfants d'Ismaël!...
Ni pitié, ni clémence!...
Que le fer menaçant
serve notre vengeance,
et s'abreuve de sang!
Ils sortent tous.

SCÈNE septième
Dom Sébastien, évanoui au pied du rocher, Zayda,
qui entre mystérieusement et examine avec effroi
plusieurs cadavres de soldats et d'officiers portugais
qui gisent au fond du théâtre.

ZAYDA
Il est tombé!... Parmi ces cadavres sanglants;
d'interroger la mort... Oui... J'aurai le courage...
(s'avançant vers le rocher)
De le sauver blessé... Captif... S'il n'est plus temps,
à ses restes du moins j'épargnerai l'outrage!...
Vers lui, Dieu de bonté, guide mes pas tremblants!
(elle s'asseoit un instant sur le rocher)

DOM SEBASTIEN
(toujours sans connaissance)
Henrique!... Camoëns!... Vaincu!

ZAYDA
Grand Dieux!... Qu'ai-je entendu?
(le reconnaissant)
C'est lui!...
(Zayda fait respirer au roi des sels qui le raniment
et elle déchire son voile pour panser ses blessures)
Mon Dieu!... Sa misère est si grande
quelle doit m'absoudre à tes yeux!...
Et ta loi même nous commande
de secourir les malheureux!

DOM SEBASTIEN
(qui peu à peu est revenu à lui)
La lumière m'était ravie!...
La mort allait fermer mes yeux...
Qui donc me rappelle à la vie,
et me rend la clarté des cieux?...

ZAYDA
(rappelant le motif de son air du premier acte)
Quand le sort t'abandonne,
ô le meilleur des rois!...
Pour jamais je te donne
les jours que je te dois!

DOM SEBASTIEN
(se levant et la regardant)
Lorsque tout m'abandonne...
C'est toi... je te revois!...
L'espoir pour moi rayonne
aux accents de sa voix!
(la repoussant doucement de la main)
Vouloir sauver mes jours, c'est exposer les tiens,
va, laisse-moi périr!

ZAYDA
(avec énergie)
Par le Dieu des chrétiens!
Vous vivrez, sire! Ou nous mourrons ensemble!

DOM SEBASTIEN
(étonné)
Qu'entends-je?

ZAYDA
(de même)
Roi puissant, je ne t'aurais rien dit!
Mais malheureux, mais errant et proscrit...
Tu sauras tout!... Je t'aime! Et pour toi seul je tremble!

DOM SEBASTIEN
Je n'ai que mon malheur désormais à t'offrir.

ZAYDA
Qu'importe si pour toi je puis encor mourir!
Si ton sort est le mien!...

DOM SEBASTIEN
Oui, Dieu qui nous rassemble
ne voudra plus nous désunir!

ZAYDA
Courage!... O mon roi! Courage!
L'amour inspire ma voix;
le soleil brille après l'orage,
et Dieu veille sur les rois!

DOM SEBASTIEN
Oui! Courage! Courage!
Le mien renaît à sa voix;
le soleil brille après l'orage,
et Dieu veille sur les rois!

ZAYDA
Le ciel doit mettre un terme à vos misères;
bientôt pour vous les beaux jours renaîtront!
Vous reverrez le palais de vos pères,
et la couronne ornera votre front!

DOM SEBASTIEN
Ange du ciel!... Mon ange tutélaire,
par toi bientôt mes beaux jours reviendront;
oui, oui, je veux voir à tes pieds la terre,
et la couronne éclater sur ton front!

ZAYDA
Courage! O mon roi! Courage!
L'amour inspire ma voix!
Le soleil brille après l'orage,
et Dieu veille sur les rois!

DOM SEBASTIEN
Oui! Courage!... Courage!
Le mien renaît à sa voix;
le soleil brille après l'orage,
et Dieu veille sur les rois!

On entend au dehors un grand tumulte.

SCÈNE huitième
Les mêmes; Ben-Selim, Abayaldos et des Arabes,
la hache à la main, apercevant Dom Sébastien.

LES ARABES
Du sang! Du sang!... C'est l'ordre du prophète!
Frappons! Frappons! Pour obéir au ciel.
Allah! Allah nous demande sa tête!
Du sang! Du sang! Aux enfants d'Ismaël!

ZAYDA
(s'élançant d'Abayaldos et de Ben-Selim qui viennent
d'entrer et leur montrant Dom Sébastien)
Non! Vous épargnerez celui que je protège!
Si vous m'aimez, sauvez un malheureux!...
(à Abayaldos avec force et fierté)
Je le demande! ... Je le veux!

ABAYALDOS
Et pourquoi vous obéirais-je,
a vous qui repoussez et ma main et mes voeux?

LES ARABES
Du sang! Du sang!... C'est la loi du prophète!
Frappons! Frappons! Pour obéir au ciel.
Allah! Allah! Nous demande sa tête!
Du sang! Du sang!... Aux enfants d'Ismaël!

Ils ont entouré Dom Sébastien; le fer est levé sur
sa tête; on va le frapper. Zayda pousse un cri, s'élance
devant lui, et lui fait un rempart de son corps.

ZAYDA
(tremblante d'effroi et s'adressant à Abayaldos)
Eh bien donc!... Ordonnez qu'on épargne sa vie!...
Qu'il puisse encore revoir le ciel de sa patrie!...
(montrant son père et elle)
A nos soins confié, qu'il soit libre par vous,
et, je le jure ici, vous serez mon époux!

ABAYALDOS
(étonne)
Quel intérêt si grand?...

ZAYDA
Sur la rive lointaine,
je mourais... un chrétien osa briser ma chaîne;
libre, j'ai fait serment de sauver un chrétien!...
Ce voeu, vous m'aiderez à l'accomplir!...

ABAYALDOS
(à Dom Sébastien)
Eh bien!
Sois libre!... Va bénir, au sein de ta patrie,
le nom sacré de celle à qui tu dois la vie!

ZAYDA
(à voix basse, à Dom Sébastien, qui fait le geste
de refuser)
Sire, pour vous sauver j'avais promis mes jours:
je donne plus encore, et, si je vous suis chère,
partez, sire, partez!... Sur la rive étrangère,
mon coeur est avec vous et vous suivra toujours!

LES ARABES
(à Dom Sébastien)
Partez! Partez!... C'est l'ordre du Prophète!
(aux esclaves et aux femmes, qui s'avancent avec
des guirlandes et des corbeilles de fleurs)
Marchons!... Marchons des combats à l'autel!
De notre chef que le bonheur s'apprête.
Amour et gloire aux enfants d'Ismaël!

ZAYDA
Pour le sauver, quand mon malheur s'apprête,
sur lui, mon Dieu, veillez du haut du ciel!

Abayaldos a pris la main de Zayda, qui, pâle et tremblante,
le suit en se soutenant à peine. Le cortège s'éloigne avec eux.

SCÈNE neuvième
Dom Sébastien.

DOM SEBASTIEN
(seul, étendu sur le rocher où il est tombé anéanti,
regardant autour de lui)
Seul sur la terre,
dans ma misère,
je n'ai plus rien!
Amour céleste,
qui seul me reste,
est mon soutien!

Oui, lui seul ranime mon âme;
dans le destin qui m'accable et m'abat,
il ne me reste rien que l'amour d'une femme,
(avec énergie)
et le coeur d'un soldat!
(faible et chancelant encore, il s'éloigne)

ACTE TROISIÈME

PREMIER TABLEAU

Le palais du roi à Lisbonne. Sur les premiers plans la salle
du trône. Au fond, une galerie extérieure donnant sur les
jardins.

SCÈNE première
Dom Antonio, couvert de son manteau royal, la couronne
en tête et appuyé sur sa main de justice, est debout sur une
riche estrade élevée de plusieurs degrés, et reçoit le
serment de tous les Grands du Royaume. A droite et à
gauche, des Dames de la cour en brillants costumes.
Au fond, des Huissiers, des Pages, et dans la galerie
extérieure, des flots de Peuple, que de gardes empêchent
d'entrer. Juam de Sylva, puis Abayaldos et sa suite.

JUAM DE SYLVA
(s'adressant à Dom Antonio)
Pour éteindre une guerre aux deux pays cruelle,
l'illustre Abayaldos, de Sébastien vainqueur,
envoyé par son roi, vient en ambassadeur
proposer un traité d'alliance éternelle!

Sur une marche brillante, paraissent Abayaldos et toute
la suite de l'ambassade. Des esclaves portent des présents
qu'ils déposent au pied du trône. A côté d'Abayaldos, des
seigneurs arabes, des guerriers musulmans, des esclaves
et quelques femmes voilées, parmi lesquelles se trouve
Zayda. Abayaldos s'avance vers Dom Antonio et lui remet
ses lettres de créance.

ABAYALDOS
Nous apportons ces présents et nos voeux
au nouveau roi de la Lusitanie;
puissent, par lui, briller sur sa patrie
un ciel plus pur et des jours plus heureux!

DOM ANTONIO
Puissions-nous du passé faire oublier les fautes!
Vous, cependant, soyez mes amis et mes hôtes!
Et jusqu'au jour heureux qui nous promet la paix,
daignez pour votre asile accepter mon palais!

Abayaldos s'incline en signe d'acceptation. Dom Antonio
descende de son trône et s'éloigne avec Juam de Sylva
et les seigneurs qui l'entourent.

SCÈNE deuxième
Abayaldos, resté avec quelques esclaves, leur fait signe de
s'éloigner et retient par la main Zayda qui allait les suivre.

ABAYALDOS
(regardant autour de lui)
Nous sommes seuls!

ZAYDA
(levant son voile)
Hélas! Sur la terre africaine,
seigneur, que ne me laissez-vous?
Pourquoi sur cette rive étrangère et lointaine
m'avoir forcée à suivre mon époux?

ABAYALDOS
(avec une fureur concentrée)
C'est qu'en tous lieux, comme une esclave,
nuit et jour tu suivras mes pas!
Ce coeur perfide qui me brave
ainsi ne me trahira pas!

ZAYDA
D'où viennent ces transports et cette frénésie!...
Quand je vous ai donné ma main, mon coeur, ma vie?...

ABAYALDOS
Oui, j'ai reçu ta main, oui, j'ai reçu ta foi!
Mais ton coeur, Zayda, ne fut jamais à moi!
En tous lieux et comme une esclave,
nuit et jour tu suivras mes pas!
Ce coeur perfide qui me brave
ainsi ne me trahira pas!

ZAYDA
Frappez donc, la mort que je brave
moins que vous est cruelle, hélas!
Prenez pitié de votre esclave,
qui vous demande le trépas!

ABAYALDOS
Les larmes qu'en secret sans cesse tu répands...

ZAYDA
Attestent la douleur! Non le crime...

ABAYALDOS
Tu mens!
Une nuit, Zayda, près de toi qui m'es chère,
pensif, je veillais!... Toi, dans un rêve adultère,
tu murmurais un nom... Qui n'était pas le mien!

ZAYDA
Moi! Grand Dieu!

ABAYALDOS
Ce chrétien!... C'en est un...
(avec rage)
Ce chrétien,
je l'atteindrai!... Fût-ce au boot de la terre!

ZAYDA
(vivement)
Et s'il n'est plus!

ABAYALDOS
Mon amour offensé,
même après le trépas, est jaloux du passé!
Mais non... Non!...
En vain pour le soustraire
à ma juste colère,
ton coeur perfide espère
me tromper, me fléchir...
Oui... Je veux, par vengeance,
croire à son existence...
Rien qu'à cette espérance
mon coeur bat de plaisir.

ZAYDA
(à part)
Dieu seul en qui j'espère,
Dieu si longtemps sévère,
par mes pleurs, ma prière,
laissez-vous attendrir!
Et si c'est une offense d'avoir,
dans ma souffrance,
gardé sa souvenance...
c'est moi qu'il faut punir!
(haut, élevant la main vers le ciel)
Ah! Croyez-en du moins à ce serment suprême...

ABAYALDOS
Non! Vos serments ne sauraient m'attendrir,
je n'ai plus confiance à présent qu'en moi-même!
A ces yeux, pour tout voir...
(montrant son poignard)
A ce fer... Pour punir!

ABAYALDOS
Ne crois pas le soustraire
à ma juste colère;
en vain ton coeur espère
me vaincre ou me fléchir!
Je veux, dans ma vengeance,
croire à son existence...
Et ma seule espérance
sera de le punir!

ZAYDA
(à part)
Dieu seul en qui j'espère,
Dieu, si longtemps sévère,
par mes pleurs, ma prière,
laissez-vous attendrir!
Et si c'est une offense
d'avoir, dans ma souffrance,
gardé sa souvenance...
c'est moi qu'il faut punir!

Des seigneurs du palais entrent et montrent à Abayaldos
les appartements à Droite, qui sont les siens. Il y entre
avec Zayda.

DEUXIÈME TABLEAU

La principale place de Lisbonne. A gauche, la façade de
la cathédrale. Au fond et à droite, plusieures rues qui
aboutissent à la place. Il fait nuit. Un soldat blessé et
marchant avec peine sort d'une des rues à droite et s'avance
lentement sur la place publique dont il regarde en silence
les principaux édifices.

SCÈNE troisième
Camoëns.

CAMOENS
(seul)
O ma patrie!
un de tes fils, pauvre et sanglant,
touche enfin ta rive chérie!...
Et tous les malheurs de ma vie,
je les oublie en te voyant,
O ma patrie!...
De ma patrie
l'aspect touchant et solennel
ranime mon âme affaiblie;
et si je dois perdre la vie,
je mourrai du moins sous le ciel
de ma patrie!

SCÈNE quatrième
Camoëns; une ronde de soldats traversant la rue.

LES SOLDATS
Qui vive?...

CAMOENS
(avec joie)
Un exilé qui revoit sa patrie!
Un soldat qui revient d'Afrique...

UN DES SOLDATS
(à demi-voix)
Sur ta vie, tais-toi,
mon camarade, et disparais soudain!
Notre nouveau monarque a peu de sympathie
pour tout ce qui revient du rivage africain!

SCÈNE cinquième
Camoëns.

CAMOENS
(seul)
O noble Sébastien, généreuse vittime,
après toi, pensais-tu que ton vil successeur
de notre sang versé nous ferait même un crime?
(regardant autour de lui)
Rien!... Et blessé!... Que faire?
(après un instant de silente et avec désespoir)
O honte!... O déshonneur!
Il faut donc que ce bras, qui sut porter le glaive,
vers la richesse altière en suppliant se lève!...
Camoëns mendiant!... Allons...
(portant la main sur sa poitrine)
Tais-toi, mon coeur!
(regardant au ciel)
Et vous, nuit, de mon front dérobez la rougeur.

SCÈNE sixième
Camoëns; un homme, enveloppé d'un manteau, s'avance
vers la place. Camoëns l'aperçoit malgré l'obscurité,
s'approche de lui, défait son casque et le lui présente.

CAMOENS
(tendant son casque)
C'est un soldat qui revient de la guerre;
la main qu'il tend fut blessée au combat!
Il vous demande, ainsi que Bélisaire...
Riche, donnez l'obole au vieux soldat!

DOM SEBASTIEN
Ainsi que toi, je reviens de la guerre,
ainsi que toi, blessé dans le combat,
j'ai rapporté la gloire et la misère,
le seul partage, hélas! du vieux soldat!
Oui, comme toi, frère, je suis soldat!

CAMOENS
(lui prenant la main)
Ta main! Ta main dans celle du soldat!
(tous les deux se pressent la main et s'asseyent
sur un banc de pierre à droite)
(interrogeant avec intérêt)
Tu fus blessé?...

DOM SEBASTIEN
Dans les champs d'Alcazar!

CAMOENS
(de même)
Tu combattais?...

DOM SEBASTIEN
Près de notre étendard!

CAMOENS
(de même)
Auprès du roi?...

DOM SEBASTIEN
Je ne l'ai point quitté!

CAMOENS
Ni moi non plus!...
(se levant et s'animant)
Debout à son côté,
frappé!... Laissé pour mort!... O fatale défaite!

DOM SEBASTIEN
(s'animant aussi et l'écoutant avec intérêt)
Qui donc es-tu?

CAMOENS
Son ami! Son poëte,
qui voudrait vivre encore pour chanter ses exploits
et les rendre immortels!

DOM SEBASTIEN
(poussant un cri)
Camoëns!

CAMOENS
(ému)
Cette voix!
Non... Non... C'est un erreur...
(cherchant à le réconnaître dans d'ombre)
Du roi que je regrette,
ce ne sont point les traits...

DOM SEBASTIEN
Changés par le malheur...
(lui ouvrant les bras)
Mais là, du moins... Là, c'est toujours son coeur.

CAMOENS
(se jetant dans ses bras)
O jour de joie! O jour d'ivresse!
C'est lui... que sur mon coeur je presse.
Vers toi, mon Dieu! Rappelle-moi!
Je puis mourir! J'ai vu mon roi!
(criant à haute voix)
Vive le roi!...

DOM SEBASTIEN
Dernier jour de joie et d'ivresse!
Seul ami que le ciel me laisse!
Je retrouve, moi qui fus roi,
un coeur qui bat encore pour moi!
(lui imposant silente)
Tais-toi! Tais-toi!
(à demi- voix)
Un oncle ambitieux, avide du pouvoir,
sur mon trône vacant s'est hâté de s'asseoir.
Il compte sur ma mort et la rendrait réelle
s'il en pouvait douter...

CAMOENS
Mais tous vos courtisans?...

DOM SEBASTIEN
La fortune me fuit... Ils feront tous comme elle!

CAMOENS
Mais vos soldats du moins...

DOM SEBASTIEN
Sont mes seuls partisans!
Par eux d'abord il faut me faire réconnaître.

CAMOENS
Ils vous reconnaîtront, croyez-en mes serments.
Je leur crirai: c'est notre maître!
C'est lui! C'est lui!... Mes amis, croyez-moi!
O jour de joie! O jour d'ivresse!
Retentissez, chants d'allégresse!
O mon pays! Relève-toi,
Dieu te rend ta gloire et ton roi.
(criant à haute voix)
Vive le roi!

DOM SEBASTIEN
Dernier jour de joie et d'ivresse!
Seul ami que le ciel me laisse!
Je retrouve, moi qui fus roi,
un coeur qui bat encor pour moi!
(lui imposant silente)
Tais-toi! Tais-toi!

On entend dans le lointain les sons d'une musique funèbre.
Dom Sébastien et Camoëns s'arrêtent étonnés.

CAMOENS
Quels sont ces sinistres accents?

DOM SEBASTIEN
Les funèbres honneurs, qu'en son deuil hypocrite,
le nouveau roi vient rendre au roi dont il hérite.

CAMOENS
(regardant vers la droite)
Oui, Dom Antonio, suivi de tous les grands!

SCÈNE septième
Dom Sébastien, Camoëns, à droite, enveloppés de leurs
manteaux. Marche, cortège funèbre aux flambeaux. Paraissent
des compagnies de soldats et de marins, puis des magistrats,
des inquisiteurs, des seigneurs, des dames de la cour. Vient
ensuite le char, couvert d'insignes royaux, des armes de
Portugal et d'ornements funéraires, suivi du cheval de
bataille de Dom Sébastien. Puis paraissent Dom Antonio et
Juam de Sylva, au milieu de toute la cour, portant des
manteaux de deuil. Des valets de pied les escortent avec
d'innombrables flambeaux. Le peuple arrive par toutes les
rues qui donnent sur la place et se presse autour du convoi.
Vers la fin de la SCÈNE paraissent Abayaldos et sa Suite.

LE CHOEUR
Sonnez, clairons funèbres,
roulez, sombres tambours!
Evoquez des ténèbres
l'ange des derniers jours!

Du Dieu qui tient la foudre
qu'il proclame les lois,
lui qui réduit en poudre
la majesté des rois!

Sonnez, clairons funèbres,
roulez, sombres tambours!
Évoquez des ténèbres
l'ange des derniers jours!

Le char s'est arrêté au milieu du théâtre. Juam de
Sylva, Dom Antonio et tous les grande de la cour
sont entrés dans la cathédrale.

TROIS INQUISITEURS
(se tournant vers le peuple)
Au nom d'un Dieu vengeur, peuples, écoutez-moi!
(montrant le catafalque)
D'un monarque imprudent déplorons la folie;
courbons-nous sous la main du Dieu qui le châtie.

CAMOENS
Je ne souffrirai pas qu'on outrage mon roi!
Venez défendre sa mémoire,
malheureux dont il fut l'appui;
soldats, ses compagnons de gloire,
venez tous, et pleurez sur lui!
Le sort a trahi sa vaillance;
il est tombé, mais en héros.
Du pays pleurons l'espérance,
pleurons l'honneur de nos drapeaux.

LE CHOEUR
Du pays pleurons l'espérance,
pleurons l'honneur de nos drapeaux!

Juam de Sylva et Dom Antonio sortent de l’église à gauche,
au moment où Abayaldos et la suite de l'ambassade entrent
par la droite.

JUAM DE SYLVA
Qui trouble de ce jour la pompe solennelle?

CAMOENS
Un soldat, un poëte, un Portugais fidèle,
esclave de sa foi, sans peur et sans espoir,
qui chante le malheur et non pas le pouvoir!

JUAM DE SYLVA
Parmi nous qui t'amène,
pour fomenter encore la discorde et la haine?
(aux soldats)
Entrainez-le malgré ses amis imprudents.
(montrant Dom Antonio)
Allez, le roi l'ordonne!

DOM SEBASTIEN
(s'avançant)
Et moi je le défends!

TOUS
(avec étonnement)
Le roi!

CAMOENS
(avec force)
Votre vrai roi!

ABAYALDOS
(à part, regardant Dom Sébastien)
Lui!... Le roi!... Quel mystère?
Celui que Zayda ravit à ma colère!...

DOM SEBASTIEN
(s'avançant au milieu du théâtre)
Mes amis, mes sujets... C'est moi, c'est votre roi!
Oui, oui! Malgré ses traits changés par la souffrance,
c'est votre roi, de qui la Providence,
après tant de malheurs, a permis le retour!

LE PEUPLE
Vive le roi! Notre orgueil, notre amour!

ABAYALDOS
(s'avançant au milieu du théâtre)
Et moi, j'ai de mes mains, peuple, je vous le jure,
à votre roi vaincu donné la sépulture.
Dans les champs d'Alcazar ont fini ses destins,
et sa cendre repose aux sables africains!
(les officiers de sa suite étendent la main, et font
le même serment. Montrant Dom Sébastien)
Mais celui-ci, qui veut passer pour votre maître,
sauvé par ma pitié, par trahison peut-être,
n'est qu'un fourbe!

JUAM DE SYLVA et DOM ANTONIO
Qui veut en vains vous abuser!

DOM SEBASTIEN
D'une indigne imposture avant de m'accuser,
(à l'inquisiteur)
regardez-moi, Dom Juam!
(à Dom Antonio)
Regardez-moi bien, sire.

DOM ANTONIO
(aux inquisiteurs)
A vous de châtier son criminel délire,
faites votre devoir!

JUAM DE SYLVA
Peuple!... N'en doutez pas!
Ce musulman l'a dit! C'est un infame, un traître.

CAMOENS
Ah! ses soldats du moins sauront le reconnaître.

ABAYALDOS
(à part)
Et toi qui prétendais l'arracher au trépas!
Zayda, j'épierai tes desseins et tes pas!

LES INQUISITEURS
Il faut qu'il périsse!
Qu'un juste supplice,
à jamais flétrisse
(montrant Dom Sébastien et ses partisans)
le crime et l'erreur!
Et toi, Dieu suprême,
que sa voix blasphème,
lance l'anathème
sur cet imposteur!

CAMOENS
(excitant le peuple)
Aux armes!... De ses jours c'est à nous de répondre!

DOM SEBASTIEN
Point de sang, mes amis! Je saurai les confondre!

JUAM DE SYLVA
Arrêtez, imprudents! Ce n'est pas en ce lieu
que peut absoudre ou punir la justice.
L'accusé, désormais, est sous la main de Dieu,
et nous le réclamons au nom du Saint- Office!

LES INQUISITEURS
Il faut qu'il périsse!
Qu'un juste supplice,
à jamais flétrisse
le crime et l'erreur!
Et toi, Dieu suprême,
que sa voix blasphème,
lance l'anathème
sur cet imposteur!

Le convoi se remet en marche. On entraine Dom Sébastien
par la droite, et Camoëns, épuisé par ses efforts, tombe sans
connaissance dans les bras de ceux qui l'entourent.

ACTE QUATRIÈME

Une salle de l'inquisition à Lisbonne.

SCÈNE première
Les inquisiteurs entrent lentement et de différents côtés. Ils
sont tous masqués. A gauche, en forme circulaire, faisant
presque face au spectateur, une estrade surmontée d'un dais
et élevée de quelques degrés, où sont les sièges du tribunal.
Au fond, sur une table, des instruments de torture,
des brasiers que l'on allume et près desquels se tiennent
debout les tortionnaires vétus de rouge et les bras nus.
A droite, des membres du Saint-Office également masqués
et assis dans des stalles de chêne. Debout derrière eux, et
autour de la Balle, des familiers et des gardes du Saint-
Office. Juam de Sylva.

LE CHOEUR
O voûtes souterraines!
Sombre séjour des peines,
cachez le bruit des chaînes,
et le glaive sanglant!
Que rien ne retentisse
en ce saint édifice,
que la voix du supplice,
et le cri du mourant!

JUAM DE SYLVA
(suivi des principaux inquisiteurs)
Membres du Saint-Office,
qu'au gré de son caprice,
notre loi vous choisisse
pour juges ou bourreaux.
Adorant sa justice
que chacun obéisse,
et que nul ne trahisse
le secret des cachots!

TOUS
(étendant la main)
Nous le jurons!!

LE CHOEUR
O voûtes souterraines!
Sombre séjour des peines,
cachez le bruit des chaînes,
et le glaive sanglant!
Que rien ne retentisse
en ce saint édifice,
que la voix du supplice,
et le cri du mourant!

SCÈNE deuxième
Les mêmes; Dom Sébastien; un inconnu.
Paraissent plusieurs familiers du Saint-Office, tous vêtus de
noir et masqués; l'un d'eux, qui regarde avec étonnement et
curiosité autour de lui, remet une bourse pleine d'or à l'un
de ses compagnons. Celui-ci se hâte de la cacher en
recommandant à l'inconnu de ne pas le trahir. L'inconnu se
tient debout à gauche au milieu d'un groupe de familiers,
pendant que d'autres officiers du SaintOffice amènent par la
droite Dom Sébastien.

JUAM DE SYLVA
(adressant la parole à Dom Sébastien)
Toi qui, par un menzogne impie et téméraire,
venais semer chez nous la discorde et la guerre,
quel est ton nom?

DOM SEBASTIEN
(se couvrant)
Avant de répondre, dis-moi
qui t'a permis d'interroger ton roi!
(se retournant avec noblesse vers l'assemblée)
Je le suis!... Je l'atteste! Et ne peux reconnaître
à vous, sujets, le droit de juger votre maître!

JUAM DE SYLVA
Réponds!

DOM SEBASTIEN
Permis à vous, qui m'osez enchaîner...

JUAM DE SYLVA
De te condamner...

DOM SEBASTIEN
Non! Mais de m'assassiner...

JUAM DE SYLVA
C'est s'avouer coupable!

DOM SEBASTIEN
(se levant)
Et ton orgueil m'enseigne
qu'en effet je le fus, et d'un crime bien grand;
c'est d'avoir, sous mon règne,
laissé vivre un seul jour ce tribunal de sang!
(se rasseyant)
Je ne répondrai plus!

JUAM DE SYLVA
Le cours de la justice
au gré de l'accusé serait-il suspendu?
Un témoin se présente et doit être entendu!
(montrant Dom Sébastien)
Il prétend démasquer la ruse et l'artifice,
qu'il vienne!

SCÈNE troisième
Les mêmes; Zayda, à qui Juam de Sylva fait signe
de lever son voile.

DOM SEBASTIEN
Zayda!... Grands Dieux!

TOUS
Une femme!...

JUAM DE SYLVA
(la regardant)
Oui, ces traits ont déjà, je crois, frappé mes yeux!

TOUS
Une femme en ces lieux!

ZAYDA
Qu'importe! Si, par cette femme,
la sainte vérité pénètre dans votre âme?
Vous fûtes abusés!... Celui qu'Abayaldos
a vu tomber sur le sable d'Afrique
était le noble Dom Henrique,
pour son maître mort en héros!

L'INCONNU
(à droite et d'une voix sourde)
C'est une imposture!

ZAYDA
(se retournant)
Quelle voix retentit sous cett voûte obscure?

JUAM DE SYLVA
(à Zayda)
Si tu dis vrai, d'où vient cette terreur?

ZAYDA
(se retournant vers le tribunal)
Votre roi fut sauvé!...
Sauvé par une femme qui l'aimait!

DOM SEBASTIEN
(avec émotion)
Noble coeur!
(voulant l'interrompre)
Zayda!...

JUAM DE SYLVA
Contre nous c'est une indigne trame.

L'INCONNU
C'est un mensonge!

ZAYDA
(avec chaleur)
Eh bien! J'en jure par mon âme!
Cette étrangère, cette femme,
qui du trépas a sauvé votre roi,
c'est moi!... Je l'atteste! C'est moi.

TOUS
(se levant)
O ciel!

L'INCONNU
O fureur!

JUAM DE SYLVA
O blasphème!
(se levant et descendant vers les autres inquisiteurs
qui semblent ébranlés)
Arrêtez! ... Des serments que le ciel a maudits
par le fils du vrai Dieu ne sauraient être admis!
Oui, reconnaissez-la, seigneurs, c'est elle-même
qui reçut dans ces lieux l'eau sainte du baptême!
Oui, ce coeur apostat qui renia son Dieu
a renié le nôtre, et condamnée au feu...

ZAYDA
Le roi me pardonna!

JUAM DE SYLVA
Notre ancien roi, par grâce,
l'exila de nos murs... Et sous peine de mort
elle y rentre aujourd'hui; décidez de son sort;
jugez quel châtiment mérite son audace!...

LES INQUISITEURS
(au fond du théâtre)
Je la condamne au feu ,
comme maudite au ciel et maudite sur terre,
comme impie et relapse!

L'INCONNU
(sur le devant du théâtre, se démasquant)
Et moi comme adultère!

ZAYDA et LE CHOEUR
Grand Dieu!

ABAYALDOS
Par ton esclave instruit de tes projets,
j'ai voulu de ta bouche entendre tes forfaits.

Il veut la frapper de son poignard, les familiers du Saint-
Office le lui arrachent et l'entourent.

ABAYALDOS
Va, parjure! Épouse impie!
Toi, l'opprobre de ma vie,
au supplice, à l'infamie
je te livre sans regrets!
Qu'ils prononcent ta sentence,
qu'ils punissent mon offense!
Le mépris est ma vengeance;
sois maudite pour jamais!
Sous le fer musulman
indigne de périr,
je laisse à ces chrétiens
le soin de te punir!

JUAM DE SYLVA
Adultère et sacrilége!...
Pour frapper qu'attendez-vous?
Nul ici ne la protége,
ni son Dieu, ni son époux!

DOM SEBASTIEN
Ah! n'immolez que moi! Pitié! Pitié pour elle.

ZAYDA
A Dieu seul j'en appelle,
que Dieu juge entre nous!

ABAYALDOS
Va, parjure! Epouse impie!
Toi, l'opprobre de ma vie,
au supplice, à l'infamie
je te livre sans regrets!
Qu'ils prononcent ta sentence,
qu'ils punissent mon offense!
Le mépris est ma vengeance;
sois maudite pour jamais!

TOUS
Va, parjure! Epouse impie!
Dans l'opprobre et l'infamie,
tu dois achever ta vie;
les bourreaux pour toi sont prêts!
Tu l'entends, à ta sentence,
ton époux souscrit d'avance,
le mépris est sa vengeance...
Sois maudite et pour jamais!

ZAYDA
(s'élançant au milieu d'eux)
Eh bien! Et devant vous puisqu'un époux lui-même
m'abandonne à la mort et dégage ma foi,
(montrant le roi)
eh bien! Oui, je l'aime, je l'aime,
lui! ... Le roi Sébastien!
(aux inquisiteurs)
Car c'est bien votre roi!
Et lorsqu'en face de Dieu même
je brave ici pour lui la mort et l'anathème,
parlez... De mensonge et d'erreur
qui pourrait accuser mon coeur?

ABAYALDOS
Imposture!... Elle veut donner un diadème
non pas à Sébastien, mais à celui quelle aime!

JUAM DE SYLVA, ABAYALDOS
et LES INQUISITEURS
Que le bûcher s'élève,
que leur destin s'achève,
par la flamme et le glaive
punissons-les tous deux!
Que Dieu dans sa colère
les réduise en poussière!
Qu'ils soient maudits sur terre
et maudits dans les cieux!

ZAYDA et DOM SEBASTIEN
Par la fiamme et le glaive
Que mon destin s'achève!
Vers toi, mon Dieu, j'élève
et mon coeur et mes voeux!
Pour braver leur colère
en ta bonté j'espère!
La vengeance est sur terre,
la clémence est aux cieux!

DOM SEBASTIEN
Et vous ne craignez pas le jour de la vengeance!
Le peuple entier se lève!... Il m'appelle...
Écoutez!

JUAM DE SYLVA
Vain espoir! Les bourreaux châtiront l'insolente
des chrétiens contre nous... contre Dieu révoltés!

JUAM DE SYLVA, ABAYALDOS
et LES INQUISITEURS
Que le bûcher s'élève,
que leur destin s'achève,
par la fiamme et le glaive
punissons-les tous deux!
Que Dieu dans sa colère
les réduise en poussière!
Qu'ils soient maudits sur terre
et maudits dans les cieux!

ZAYDA et DOM SEBASTIEN
Par la fiamme et le glaive
que mon destin s'achève!
Vers toi, mon Dieu, j'élève
et mon coeur et mes voeux!
Pour braver leur colère
en ta bonté j'espère!
La vengeance est sur terre,
la clémence est aux cieux!

On entraine Zayda et le roi, chacun d'un côté différent.

ACTE CINQUIÈME

PREMIER TABLEAU

Une tour attenant aux prisons de l'Inquisition. Portes au
fond et à droite. A gauche, une croisée avec un balcon.
A droite, une table.

SCÈNE première
Juam de Sylva, Don Luis, envoyé d'Espagne.

JUAM DE SYLVA
(assis près de la table à droite)
Ainsi les Espagnols s'avancent?

DON LUIS
(debout près de lui)
Dès ce soir
le duc d'Albe sera sous les murs de Lisbonne.

JUAM DE SYLVA
En ton maître m'assure en ces lieux le pouvoir?...

DON LUIS
Si vous... vous assurez sur son front la couronne!

JUAM DE SYLVA
Dis à Philippe Deux qu'il compte sur ma foi,
il sera dans ces murs ce soir proclamé roi!

DON LUIS
Mais pour régner sans obstacle et sans crime
il lui faudrait, aux yeux des Portugais,
l'apparente du moins d'un otre légitime.

JUAM DE SYLVA
Il l'obtiendra. Je réponds du succès!

Don Luis sort.

SCÈNE deuxième
Juam de Sylva, Zayda. Sur un geste de Juam de Sylva,
Zayda est amenée de la porte à droite par des gardes
qui se retirent.

JUAM DE SYLVA
Tes jours et ceux de ton complice
sont en mes mains!

ZAYDA
Ordonne mon supplice!

JUAM DE SYLVA
(froidement)
Et si je consentais à ton pardon?...

ZAYDA
De toi,
je le refuserais!

JUAM DE SYLVA
(de même)
Si je sauvais la vie
de celui-là que tu nommais le roi?...

ZAYDA
(vivement)
Le sauver!... Lui! Parle! Je t'en supplie,
que faire?

JUAM DE SYLVA
(prenant sur la table et lui remettant un rouleau cacheté)
L'engager à signer cet écrit.

ZAYDA
(étonnée)
Cet écrit!...

JUAM DE SYLVA
Qu'il le signe... Et moi-même,
bravant du nouveau roi l'autorité suprême,
je sauverai ses jours, sinon...

ZAYDA
(l'interrompant)
Donne, il suffit!

JUAM DE SYLVA
(d'un air menaçant)
A dix heures... Ta mort!...
(Juam de Sylva sort)

SCÈNE troisième
Zayda.

ZAYDA
(seule)
Quel espoir vient soffrir!
Moi, le sauver... le sauver, ou mourir...

Mourir pour ce qu'on aime,
ah! c'est un bien suprême!
Mais sauver ses jours précieux,
c'est le bonheur des dieux!

O moment plein de charmes,
désormais plus d'alarmes!
Le bonheur fait couler les larmes
qui tombent de mes yeux.

SCÈNE quatrième
Zayda, Dom Sébastien.

ZAYDA
Le voici!

DOM SEBASTIEN
(courant à elle)
Zayda!
Comment dans ma misère
ai-je pu te revoir?
Quel ange de lumière
vient me rendre l'espoir?...

ZAYDA
Pour finir sa misère,
je puis enfin le voir,
quel ange de lumière
vient me rendre l'espoir?...

DOM SEBASTIEN
Dans la fureur qui les anime,
quel bonheur peut nous rassembler?

ZAYDA
Vos ennemis, devant leur propre crime,
s'arrêtent, sire, et paraissent trembler!
Oui, prêts à briser votre chaîne,
ils vont tomber aux genoux du proscrit,
si de votre main souveraine
vous daignez signer cet écrit.
Lisez!

DOM SEBASTIEN
(qui a brisé le cachet)
Grands Dieux! On veut me rendre indigne
de ma race et de sa splendeur,
de ma main l'on veut que je signe
mon opprobre et mon déshonneur!

ZAYDA
Qu'entends-je?

DOM SEBASTIEN
Zayda, sais-tu ce qu'on ordonne?
(avec ironie)
On consent à me délivrer...

ZAYDA
Eh bien!

DOM SEBASTIEN
Pourvu que j'abandonne
au roi Philippe Deux mes droits et ma couronne!

ZAYDA
Non, non! Mieux vaut mourir que se déshonorer!

DOM SEBASTIEN
Son âme noble et fière
a compris ma fureur.
Vainement on espère
insulter mon malheur!

On pourra par le crime
me ravir mes sujets,
écraser la vittime,
mais l'avilir... Jamais!

ZAYDA
Son âme noble et fière
sait comprendre mon coeur,
vainement on espère,
insulter au malheur!
On pourra par le crime
lui ravir ses sujets,
écraser la vittime,
mais l'avilir... Jamais!

Dix heures sonnent. On entend à la porte du fond.

VOIX
(au dehors)
Zayda! Zayda! Voici la dixième heure!

ZAYDA
(poussant un cri et s'adressant au roi)
Déjà! Partons... Adieu!...

DOM SEBASTIEN
(voulant la suivre)
Ciel!... Où vas-tu?

ZAYDA
(le repoussant)
Demeure!

DOM SEBASTIEN
Où vas-tu? Quel bruit sous mes pas!
(regardant par la porte du fond)
Que vois-je! Les bourreaux!... Quelle horrible lumière!
Ah! dans leur fureur sanguinaire,
de mon refus c'est toi qu'ils vont punir!

ZAYDA
Qu'importe, il est un Dieu qui doit nous réunir.

DOM SEBASTIEN
Tu ne sortiras pas!... Il a trouvé, l'infâme!
Le moyen de briser mon âme.
Moi souscrire à ta mort!
Vain espoir, vain effort,
tu dois vivre! Ou, quel que soit ton sort,
je veux le suivre!
(il court à la table et veut signer)

ZAYDA
(se jetant au-devant de lui)
Eh bien! Si mes prières,
si la voix du devoir,
si le nom de vos pères,
sont sur vous sans pouvoir,
accomplissez ce sacrifice
et signez ce patte infamant!
Mais je n'en serai pas complice,
et dans les flots je m'élance à l'instant!

DOM SEBASTIEN
(la retenant)
Zayda!...

ZAYDA et DOM SEBASTIEN
Vain espoir, vain effort,
tu dois vivre!
Ou, quel que soit ton sort,
je veux le suivre!

A la fin de ce morceau, la porte du fond s'ouvre, et l'on
aperçoit les inquisiteurs qui viennent chercher Zayda.
Celle-ci s'élance au-devant d'eux. Pendant ce temps, le roi,
qui est grès de la table, signe le papier et le presente aux
inquisiteurs. La porte se referme. Zayda, désespérée, veut
s'élancer par la fenêtre. On entend au dehors un air de
barcarolle.

DOM SEBASTIEN
(retenant Zayda)
Écoutez!

CAMOENS
(en dehors)
Pêcheur de la rive,
la nuit
te sourit;
la brise est captive,
tout dort
dans le port.
Et pleins d'espérance,
courbés sur les flots,
ramez en silence,
braves matelots!

DOM SEBASTIEN
C'est Camoëns!

CAMOENS
(en dehors)
Pêcheur intrépide,
au pied de ce mur,
la vague est limpide,
le succès est sûr!
Qu'un chant d'espérance
monte à ces créneaux...
Ramez en silente,
braves matelots!

ZAYDA
O fidèle sujet!

DOM SEBASTIEN
Camoëns!

SCÈNE cinquième
Les mêmes; Camoëns, paraissant à la fenêtre, à gauche.

CAMOENS
Du silence!
Les destins sont changés; renais à l'espérance,
ô mon maître! ... A ma voix, tout un peuple indigné,
pour délivrer son roi vers ces remparts s'élance!

ZAYDA
Et ce titre... Il l'abdique... Oui, sa main l'a signé...
pour préserver mes jours!...

CAMOENS
(avec indignation)
Ah! promesse usurpée!...
Qu'arrache la contrainte et que brise l'épée!
(au roi)
De garde à cette tour, un de tes vieux soldats
t'offre, pour te sauver, et son coeur et son bras.

ZAYDA
Oui, la victoire ou le trépas!

CAMOENS, DOM SEBASTIEN et ZAYDA
(à demi-voix)
De la prudente et du mystère,
du sort nous braverons les coups;
car Dieu nous guide et nous éclaire,
et l'amitié veille sur nous!

CAMOENS
A ce balcon, une échelle attachée...
Et du pied de la tour une barque approchée,
vont nous conduire à l'autre bord,
auprès de nos amis!... Partons!

ZAYDA
(les retenant)
Non, pas encore!

CAMOENS
Qu'avez-vous?

ZAYDA
(écoutant)
Du silente... Il me semblait...

CAMOENS
Eh bien?

ZAYDA
(montrant la porte à droite)
Que l'on marchait de ce côté.

CAMOENS
Non... Rien!

CAMOENS, DOM SEBASTIEN et ZAYDA
De la prudence et du mystère,
du sort nous braverons les coups;
car Dieu nous guide et nous éclaire,
et l'amitié veille sur nous!

Ils disparaissent par le balcon à gauche.

DEUXIÈME TABLEAU

Une vue de Lisbonne. En face un large bastion derrière
lequel s'étend la mer immense. A droite, une tour élevée;
au haut de la tour un balcon auquel est attachée une échelle
de corde. Cette échelle descend depuis le haut de la tour
jusqu'à la mer, en longeant le bastion. A gauche, sur le
premier plan, un édifice sur lequel est écru: Hôpital de la
Marine. A droite l'entrée de la tour. Il fait nuit, mais la lune
éclaire le théâtre.

SCÈNE sixième
Zayda et Camoëns, qui viennent de descendre par l'échelle
de corde, se sont arrêtés sur le bastion et attendent dom
Sébastien qui descend après eux. La barque qui doit les
recevoir est au pied de la tour, mais on n'en voit que le
mât au-dessus du bastion; puis, Dom Antonio,
Abayaldos, et Juam de Sylva; Matelots, soldats, peuple,
inquisiteurs.

CAMOENS
(à Dom Sébastien qui vient de sauter à côté d'eux)
A moitié du chemin ces remparts sont glacés...
Continuons!...
(Zayda met de nouveau le pied sur les échelons, Camoëns
l'arrête)
Non pas!...
(à Dom Sébastien en lui montrant du haut, du bastion,
Dom Antonio et Abayaldos qui sortent en ce moment par
la porte qui est au pied de la tour)
Je crois qu'on marche, sire.

Dom Antonio et Abayaldos entrent ensemble sur le théâtre.

ABAYALDOS
(à Dom Antonio, avec chaleur)
Oui! Pour les délivrer, on s'agite, on conspire!

DOM ANTONIO
(froidement)
Le grand inquisiteur vient de nous en instruire!

ABAYALDOS
(vivement)
Et Camoëns est leur chef!

DOM ANTONIO
(de même)
Je le sais!

ABAYALDOS
Des soldats de la tour se sont laissé séduire.

DOM ANTONIO
(de même)
Je le sais!

ABAYALDOS
(avec impatience)
Mais tous deux vont fuir?

DOM ANTONIO
Je le désire!

ABAYALDOS
Et pourquoi?

DOM ANTONIO
(lui faisant lever les yeux sur le bastion)
Regardez! ...

Après avoir écouté un instant, Camoëns a fait signe à
Dom Sébastien qu'il n'y a pas de danger et qu'ils peuvent
continuer leur route. Zayda et Dom Sébastien se sont
remis à descendre.

ABAYALDOS
(les apercevant)
Ce sont eux!

DOM ANTONIO
C'est leur mort!

CAMOENS
(qui les a regardés descendre échelons, s'apprête
à les suivre en disant)
Sauvés!

DOM ANTONIO
(à part)
Perdus!

Dans ce moment des soldats paraissent au balcon qui est
en haut de la tour, ils frappent d'un coup de hache
l'échelle de corde qui se détache emportant Dom Sébastien
et Zayda, qui roulent dans la mer!

CAMOENS
(du haut du bastion, poussant un cri)
O ciel!

Il s'élance dans la mer au moment où Juam de Sylva
et les inquisiteurs sortent de la porte à gauche, et le
peuple se précipite sur le théâtre par la droite.

DOM ANTONIO
Je suis roi!

JUAM DE SYLVA
Pas encore!
Dom Sébastien, par cet acte suprême,
à l'Espagne, après lui, cède son diadème.

DOM ANTONIO
(avec rage)
Ah! traître!...

JUAM DE SYLVA
(voyant un groupe de matelots qui rapportent
Camoëns mourant)
O ciel! Qui vient soffrir à nos yeux?

LES MATELOTS
Camoëns, qu'à son heure dernière
(montrant l'hôpital de la Marine)
nous conduisons là, pour mourir!

JUAM DE SYLVA
Du duc d'Albe déjà s'avance la bannière,
des droits de notre maître il sera le soutien!
Gloire à Philippe Deux!

CAMOENS
(se soulevant sur son lit de mort)
Gloire à Dom Sébastien!
La flotte de Philippe II et le pavillon espagnol paraissent
au loin en mer. Juam de Sylva et les inquisiteurs les
montrent au peuple. Dom Antonio consterné baisse la tête.
On emporte Camoëns expirant.

FINE

copyright ItalianOPERA ©

italianOpera © 2011 CSS Valido!