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"The Golden Stairs" (1866), olio su tela, 277 x 117 cm, del pittore Edward Burne-Jones (Tate Gallery, Londra)"


Gaetano Donizetti

(1797-1848)

La Favorite

Grand-opéra in 4 Atti di Alphonse Royer e Gustave Vaëz, è stata rappresentata a Parigi (Théâtre de l'Opéra) il 2 dicembre del 1840

Personaggi

Léonor de Guzman (Mezzosoprano); Inez, confidente di Léonor (Soprano); Fernand (Tenore); Alphonse XI, re di Castiglia (Baritono); Balthazar, superiore del convento di San Giacomo di Compostela (Basso); Don Gaspar, ufficiale del re (Tenore); un signore (Tenore); signori e dame di corte, paggi, guardie, monaci di San Giacomo, pellegrini

Aux 1er et 4ème actes:
au couvent de Saint-Jacques de Compostelle dans l'île de Léon.
Aux 2ème et 3ème actes: à Séville.

ACTE PREMIER

L'extrémité d'une des galeries latérales entourant le couvent
de Saint-Jacques de Compostelle.

A droite on aperçoit, à travers la colonnade de la galerie,
les arbres et les tombes du cloître.

Scène première

Les Religieux traversent la galerie pour se rendre dans la chapelle;

Fernand, sous la robe de novice,
et Balthazar, le supérieur, paraissent les derniers.

CHOEUR DES RELIGIEUX

Pieux monastère,
de ton sanctuaire
que notre prière
monte vers les cieux!
Dans cette chapelle,
guidé par ton zèle,
pèlerin fidèle,
viens offrir tes voux.
Frères, allons prier; la cloche nous appelle.

(Les moines entrent dans la chapelle:
Balthazar va les suivre mais il aperçoit Fernand
qui reste immobile absorbé dans ses pensées.

Il s'approche de lui)

Scène deuxième

Althazar et Fernand.

BALTHAZAR
Ne vas-tu pas prier avec eux?

FERNAND
Je ne puis.

BALTHAZAR
Aurais-je de ton cour deviné les ennuis?...
Dieu ne te suffit plus.

FERNAND
Vous dites vrai, mon père;
quand je vais par des voux m'enchaîner sans retour,
je jette malgré moi vers les biens de la terre
un regard de douleur, de regrets et d'amour.

BALTHAZAR
Parle, achève...

FERNAND
A l'autel que saint Jacques protège
et que de pèlerins un peuple immense assiège,
Je priais... j'invoquais le anges radieux.
Quand l'un d'eux tout à coup vint s'offrir à mes yeux
Un ange, une femme inconnue,
à genoux, priait près de moi,
et je me sentais à sa vue
frémir de plaisir et d'effroi.
Ah! Mon père! Qu'elle était belle!
Et contre mon cour sans secours
c'est Dieu que j'implore... et c'est elle,
c'est elle!... que je vois toujours.
Depuis qu'en lui donnant l'eau sainte,
ma main a rencontré sa main,
de ces murs franchissant l'enceinte,
mon cour rêve un autre destin.
A tous mes serments infidèle,
et du ciel cherchant le secours,
c'est Dieu que je prie, et c'est elle
qu'en mon cour je trouve toujours.

BALTHAZAR
Toi, mon fils, ma seule espérance,
l'honneur, le soutien de la foi...
toi qui devais à ma puissance
bientôt succéder après moi!

FERNAND
(baissant la tête)
Mon père... je l'aime.

BALTHAZAR
(avec douleur)
Aimer!... Toi!...
sais-tu que devant la tiare
s'abaisse le sceptre des rois?
Que ma main unit ou sépare? Que l'Espagne tremble à ma voix?

FERNAND
Mon père, je l'aime.

BALTHAZAR
Et tu crois
au bonheur que promet une terrestre flamme!
Dis, sais-tu quelle est cette femme
Qui triomphe de ta vertu?
Celle à qui tu donnes ton âme...
Son nom, son rang... les connais-tu?

FERNAND
(avec passion)
Non... mais je l'aime.

BALTHAZAR
(levant les mains au ciel)
O ciel! Perdu!
Va-t'en, insensé, téméraire!
Va loin de nous porter tes pas,
et que Dieu, plus que moi sévère,
que Dieu ne te maudisse pas!

FERNAND
Idole si douce et si chère,
ô toi qui vois tous mes combats,
ô toi! Mon seul bien sur la terre,
veille sur moi, guide mes pas.

BALTHAZAR
(Balthazar arrête par la main Fernand,
prêt à sortir, et lui dit avec émotion)
La trahison, la perfidie,
ô mon fils, vont flétrir tes jours;
parmi les écueils de la vie,
comprends les dangers que tu cours!
Peut-être, brisé par l'orage,
tu voudras, pauvre naufragé,
regagner en vain le rivage
et le port qui t'ont protégé.

FERNAND
(tombant à genoux)
Bénissez-moi, mon père,
Je pars.

BALTHAZAR
Va-t'en, insensé, téméraire!
Vers nous bientôt tu reviendras.
Dans sa justice ou sa colère,
que Dieu ne te maudisse pas!

FERNAND
Idole si douce et si chère!
O toi qui vois tous mes combats,
sois mon seul bien sur cette terre!
Je pars, je pars, guide mes pas.

(Fernand sort par la grille du fond,
et, de loin, tend les bras à Balthazar,
qui détourne la tête en essuyant une larme,
et entre dans la chapelle)

Scène troisième

Inez et Jeunes filles.

LES JEUNES FILLES
Rayons dorés, tiède zéphyre,
de fleurs parez ce doux séjour,
heureux rivage qui respire
la paix, le plaisir et l'amour.

INEZ
Nous que protège sa tendresse,
esclaves, par nos soins discrets,
de notre belle maîtresse
sachons payer les bienfaits.
Silence! Silence!
La mer est belle et l'air est doux.
C'est la nacelle qui s'avance;
voyez, là-bas... la voyez-vous?

(Les Jeunes filles s'approchent du rivage
et regardent dans le lointain)

INEZ et LES JEUNES FILLES
Doux zéphyr, sois lui fidèle,
pour conduire sa nacelle
aux bords où l'amour l'appelle,
à la voile sois léger;
et ravis sur ton passage,
pour embaumer cette plage,
le parfum qui se dégage
du jasmin, de l'oranger.

Scène quatrième

Les mêmes; Fernand, paraissant sur une barque,
entouré de jeunes filles,
et portant sur les yeux un voile qu'on lui enlève.

FERNAND
(à la jeune fille qui l'aide à descendre de la barque)
Gentille messagère et nymphe si discrète,
qui chaque jour protégez dans ces lieux
mon arrivée ou ma retraite,
pourquoi voiler ainsi mes yeux?
(les jeunes filles détournent la tête
et font signe qu'elles ne peuvent répondre)
Toujours même silence!
(s'approchant d'Inez)
Et pourquoi, je t'en prie,
ta maîtresse si jolie
persiste-t-elle à me cacher son rang, son nom? Quels sont-ils?

INEZ
(souriant)
Impossible
de le savoir.

FERNAND
Je ne puis t'arracher
ce secret; il est donc terrible?

INEZ
C'est celui de la señora.
Je l'aperçois, elle vous répondra.

(Léonor entre et fait signe aux jeunes filles de s'éloigner)

Scène cinquième

Fernand et Léonor.

LÉONOR
Mon idole! Dieu t'envoie.
Viens, ah! Viens, que je te voie!
Ta présence fait ma joie
et d'ivresse emplit mon cour.

FERNAND
Pour toi des saints autels j'ai brisé l'esclavage.

LÉONOR
Et depuis lors mon pouvoir protecteur
veilla sur tes destins, et sur ce doux rivage
conduisit en secret tes pas...

FERNAND
Pour mon bonheur!

LÉONOR
Pour ta perte peut-être!

FERNAND
Par pitié, fais-moi connaître
quel péril pour nous peut naître;
de ton cour si je suis maître,
quel malheur craindre ici-bas?

LÉONOR
Ah! De mon sort que ne suis-je maîtresse!

FERNAND
Qui donc es-tu?

LÉONOR
Ne le demande pas.

FERNAND
J'obéis... Mais un mot, un seul!... Si ta tendresse
à la mienne répond, partage mon destin
et du pauvre Fernand daigne accepter la main.

LÉONOR
Je le voudrais... Je ne le puis!

FERNAND
Qu'entends-je,
O destinée étrange!
O sort plein de rigueur!

LÉONOR
(à part)
C'est Dieu... Dieu qui se venge
et qui brise mon cour.
(à Fernand, lui montrant un parchemin)
Songeant à toi plus qu'à moi-même,
chaque jour je voulais te donner cet écrit...
J'hésitais chaque jour...

FERNAND
Pourquoi?

LÉONOR
N'as-tu pas dit
que pour ton cour l'honneur était le bien suprême?

FERNAND
Je l'ai dit.

LÉONOR
J'assurais par là ton avenir...
Mais il t'ordonne...

FERNAND
Eh! Quoi donc?

LÉONOR
De me fuir.

FERNAND
Jamais!

LÉONOR
Il faut m'oublier et partir.

FERNAND
Que moi je t'oublie!
Ne plus te revoir!
T'aimer, c'est ma vie;
sans toi plus d'espoir
mon cour, qui se brise,
sera froid, mon Dieu!
Avant qu'il te dise
ce fatal adieu.
Maudit sur la terre,
hélas! Sous quels cieux
traîner ma misère?
Où puis-je être heureux?

LÉONOR
Adieu! Pars! Oublie
ton rêve et nos voux;
l'amour qui nous lie
nous perdrait tous deux.
Mon âme, qui saigne
de mille douleurs,
se brise et dédaigne
la plainte et les pleurs.
Adieu sur la terre!
Et si jusqu'aux cieux
parvient ma prière,
tu dois être heureux!

Scène sixième

Les mêmes; Inez.

INEZ
(accourant toute tremblante)
Ah! madame, madame.

LÉONOR
Qu'est-ce donc?

INEZ
C'est le roi!
LÉONOR
O! Ciel!

FERNAND
(surpris)
Le roi!

LÉONOR
(à part)
J'ai tressailli d'effroi
jusqu'au fond de mon âme!
(à Inez)
Je te suis.
(à Fernand, lui remettant le parchemin
qu'elle lui a montré)
Tiens, lis,
et surtout obéis.
Adieu! Pars, oublie
ton rêve et nos voux;
l'amour qui nous lie
nous perdrait tous deux.
Mon âme, qui saigne
de mille douleurs,
se brise et dédaigne
la plainte et les pleurs.
Adieu sur la terre!
Et si jusqu'aux cieux
parvient ma prière,
tu dois être heureux!

FERNAND
Que moi je t'oublie!
Ne plus te revoir!
T'aimer c'est ma vie;
sans toi plus d'espoir.
Mon cour, qui se brise,
sera froid, mon Dieu!
Avant qu'il te dise
ce fatal adieu.
Maudit sur la terre,
hélas! Sous quels cieux
traîner ma misère?
où puis-je être heureux?

(Léonor jette à Fernand un dernier adieu,
puis sort avec précipitation)

Scène septième

Fernand et Inez.

FERNAND
(qui a retenu Inez, prête à suivre Léonor)
Celui qui vient la chercher...

INEZ
Oh! Silence!
C'est le roi!

FERNAND
Je sais tout: son rang, sa naissance,
la rapprochent du trône... et moi!
Moi, malheureux, obscur et sans gloire...

INEZ
Prudence!

(elle lui fait signe de se taire et s'enfuit)

Scène huitième

Fernand.

FERNAND
(seul)
Je ne méritais pas son amour et son cour.
(il regarde le parchemin que Léonor lui a remis, et pousse un cri de joie)
O ciel! Elle veut donc que j'en devienne digne!
Oui... ce titre, ce rang et cet honneur insigne!...
Moi... Fernand! Capitaine! Et par elle, ô bonheur!
Oui, ta voix m'inspire,
et sous ton empire,
un double délire
m'exalte en ce jour;
à toi je me livre,
l'espoir va me suivre,
et mon cour s'enivre
de gloire et d'amour.
Adieu donc, doux rivage,
témoin de mon bonheur!
Bientôt sous votre ombrage
je reviendrai vainqueur.
Oui, ta voix m'inspire,
et sous ton empire,
un double délire
m'exalte en ce jour;
à toi je me livre,
l'espoir va me suivre,
et mon cour s'enivre
de gloire et d'amour.

ACTE DEUXIÈME

Un galerie ouverte, à travers laquelle on aperçoit l'Alcazar et ses jardins.

Scène première

Le roi et Don Gaspar.

LE ROI
Jardins de l'Alcazar, délices des rois Maures,
que j'aime à promener sous vos vieux sycomores
les rêves amoureux dont s'enivre mon cour!

DON GASPAR
Du vaincu le palais appartien au vainqueur.
Par vous le Christ triomphe, Ismaël fuit et tremble.

LE ROI
Oui, les rois de Maroc et de Grenade ensemble
ont près de Tarifa vu tomber le croissant.

DON GASPAR
À vous la gloire, sire!

LE ROI
Oui, grâce au bras puissant
de Fernand, ce héros qu'un seul jour fit connaître,
qui rallia l'armée et qui sauva son maître...
je l'attends à Séville, et je veux dans ma cour
aux yeux de tous honorer son courage.

DON GASPAR
Du saint-père on annonce un important message.

LE ROI
(avec impatience et à part)
De son sceptre sacré le poids devient trop lourd.

(Don Gaspar, à qui le roi fait signe de se retirer,
s'incline avec respect et sort)

Scène deuxième

Le Roi.

LE ROI
(seul, regardant don Gaspar qui s'éloigne)
Oui, tous ces courtisans dévorés par l'envie,
avec Rome formant une ligue ennemie,
ont contre mon amour dans l'ombre conspiré;
mais mois seul, Léonor! Seul je te défendrai.
Léonor! Viens, j'abandonne
dieu, mon peuple avec mon trône;
que ton cour à moi se donne!
Rien par moi n'est regretté,
si pour ciel et pour couronne
il me reste ta beauté.
Léonor! Mon amour brave
l'univers et Dieu pour toi;
à tes pieds, je suis esclave,
mais l'amant se relève roi!
Rien ne peut finir l'ivresse
de mes jours liés aux tiens;
pour toujours, belle maîtresse,
pour toujours tu m'appartiens.
(à don Gaspar, qui entre)
Pour la fête, préviens
toute ma cour.

Don Gaspar s'incline et sort.

Scène troisième

Le Roi, Léonor, entrant avec Inez et causant à demi-voix.

LÉONOR
Ainsi donc l'on raconte...

INEZ
Qu'il est vainqueur et glorieux.

LÉONOR
(avec joie)
Fernand! À lui la gloire!
(apercevant le roi)
O ciel!
(à part)
A moi la honte.

(le roi fait signe à Inez de se retirer,
puis il s'approche de Léonor)

LE ROI
Léonor! Tristement pourquoi baisser les yeux?

LÉONOR
Me croyez-vous heureuse? justes cieux!
Quand j'ai quitte le château de mon père,
pauvre fille abusée, hélas! sur cette terre
je croyais suivre un époux!...

LE ROI
(avec tendresse)
Ah! Tais-toi!

LÉONOR
Tu m'as trompée, Alphonse! En ce bois solitaire
dont l'ombre cache mal la maîtresse du roi,
le mépris de ta cour vient encore jusqu'à moi.

LE ROI
Oh! tais-toi, tais-toi!
Dans ce palais règnent pour te séduire
tous les plaisirs; tu marches sur des fleurs;
autour de toi, quand tu vois tout sourire,
ange d'amour, d'où viennent tes douleurs?

LÉONOR
Dans vos palais, ma pauvre âme soupire,
cachant son deuil sous l'or et sous les fleurs;
dieu seul le voit, sous mon triste sourire
mon cour flétri dévore bien des pleurs.

LE ROI
Mais d'où vient donc cette sombre tristesse?

LÉONOR
Vous me le demandez... à moi!
Ah! Loin de votre cour, par pitié, par tendresse,
laissez-moi fuir...

LE ROI
Non, compte sur ton roi
pour réussir, il faut me taire encore,
mais, avant peu, tu sauras, Léonor,
ce que mon cour a médité pour toi.

LÉONOR
Le prince ne peut rien pour moi.

LE ROI
Quoi! Mon amour, stérile flamme,
est sans puissance pour son âme!
Est-il pourtant destin plus beau?
Mais son bonheur semble un fardeau.

LÉONOR
(à part)
O mon amour! O chaste flamme!
Brûle dans l'ombre de mon âme,
consume-toi comme un flambeau
qui luit en vain dans un tombeau.

LE ROI
Bientôt j'aurai brisé cet hymen qui me lie.

LÉONOR
(avec épouvante)
Quoi!... La reine...

LE ROI
Pour toi mon cour la répudie.

LÉONOR
Et l'Église!

LE ROI
Qu'importe? Avant peu je promets
de placer sur ton front ma couronne...

LÉONOR
Oh! Jamais!

LE ROI
Je l'ai juré par le sceptre et l'épee.
Quand brillera ma couronne à ton front,
dans cette cour à te perdre occupée
tes ennemis devant toi trembleront.

LÉONOR
Tremblez aussi, car le sceptre et l'épée
sous l'anathème en vos mains périront.
Oui, moi! Régner! La couronne usurpée,
cercle de feu, me brûlerait le front.

LE ROI
Que ta douleur s'arrête!
Viens auprès de ton roi
prendre part à la fête
qu'il ordonna pour toi.

Scène quatrième

Le roi, Léonor, seigneurs et dames de la cour, pages et gardes.

Les seigneurs et les dames s'avancent vers le roi et s'inclinent.

Le roi conduit Léonor par la main jusqu'aux places
où ils s'asseyent pour présider à la fête.

Les seigneurs se rangent.

Des jeunes filles espagnoles
et des esclaves maures paraissent et forment les danses.

Dans le moment où la fête est le plus animée,
Don Gaspar entre avec agitation.

Scène cinquième

Les mêmes; Don Gaspar.

DON GASPAR
Ah! Sire!

LE ROI
Qu'est-ce donc?

DON GASPAR
(à demi-voix)
Vous refusiez de croire
d'un fidèle sujet les avertissements...
Celle que vous comblez de fortune et de gloire
trahissait en secret son souverain.

LE ROI
Tu mens!

DON GASPAR
Ce billet qu'un esclave avait remis pour elle
à sa confidente fidèle,
à cette jeune Inez...
(il remet une lettre au roi)
Sire, avais-je raison?

LE ROI
(éloignant d'un geste les courtisans)
Ah! Ce n'est pas possible!
(à Léonor, lui mettant la lettre sous les yeux)
Un autre ose t'écrire...

LÉONOR
(reconnaissant l'écriture; à part)
O ciel! Fernand! A peine je respire...

LE ROI
Réponds.

LÉONOR
Punissez-moi: je l'aime!

LE ROI
O trahison!
Son nom?

LÉONOR
Je puis mourir, mais non pas vous le dire.

LE ROI
Peut-être les tourments t'y forceront.

LÉONOR
Ah! Sire!

Scène sixième

Les mêmes; Balthazar, entrant, suivi par un moine
qui porte un parchemin auquel pend le sceau papal.

A l'apparition de Balthazar,
une grande agitation se manifeste parmi les assistants.

LE ROI
Quel est ce bruit... quel est l'audacieux?

BALTHAZAR
Moi, qui viens t'annoncer la colère des cieux.

LE ROI
Moine, que dites-vous?

BALTHAZAR
Roi de Castille... Alphonse!
Du saint-siège et du ciel j'apporte les décrets;
ne leur résistez plus, ou ma bouche prononce
l'anathème vengeur qui punit les forfaits.

LE ROI
Je sais ce qu'un chrétien doit au chef de l'Eglise;
prêtre, n'oubliez pas ce qu'on doit à son roi.

BALTHAZAR
Vous voulez pour l'objet dont l'amour vous maîtrise
répudier la reine et rompre votre foi.

LE ROI
Je le voulais.

TOUS
O ciel!

LE ROI
Telle était ma pensée.
(montrant Léonor)
Sur son front la couronne aurait été placée...
quel que soit mon vouloir, je suis maître et seigneur,
et n'ai pour juge ici que moi-même.

BALTHAZAR
Malheur !
Redoutez la fureur
d'un Dieu terrible et sage;
il punit qui l'outrage,
et pardonne au pécheur.
Vous bravez la tempête,
imprudent! Et sans voir
planer sur votre tête
l'ange du désespoir.
Vous tous qui m'écoutez, fuyez cette adultère;
fuyez, car cette femme est maudite de Dieu!

LÉONOR
Juste ciel!

LE ROI
Léonor!

BALTHAZAR
Fuyez !

TOUS
Quittons ce lieu.

LE ROI
(avec fureur)
Ah! De quel droit?

BALTHAZAR
Au nom du ciel et du saint-père!
Anathème sur eux, si, bravant nos décrets,
demain ils ne sont pas séparés pour jamais!

LE ROI
Ah! Qu'a-t-il dit? Par sa haine insensée
notre puissance est ici menacée!
Et la vengeance en mon âme blessée
sommeillerait quand je commande en roi!
Ah! Que mon spectre en cette main glacée
plutôt se brise et périsse avec moi!

LÉONOR
Ah! qu'a-t-il dit? Quelle horrible pensée!
Comme une infâme et bannie et chassée!
Le ciel ordonne, et mon âme insensée
appelle en vain la vengeance du roi.
Ah! pour cacher ma dépouille glacée,
c'est mon seul vou, terre ingrate, ouvre-toi!

BALTHAZAR
(prenant des mains du moine le parchemin
qu'il déroule aux yeux des assistants)
Du saint-père voici la bulle!
(tout le monde tombe à genoux)
Écoutez-moi:
Oui, du Seigneur la clémence est lassée!
Que Jézabel à l'instant soit chassée!
Le ciel ordonne, et cette âme insensée
appelle en vain la vengeance du roi!
Vous, fuyez tous, car la foudre est lancée,
et maudissez ce palais avec moi.

DON GASPAR et TOUTE LA COUR
Le ciel le veut! Sa clémence est lassée!
Que cette femme à l'instant soit chassée!
L'homme de Dieu sur sa tête abaissée
du châtiment fait descendre l'effroi.
Fuyons, fuyons, car la foudre est lancée
et ce palais va crouler sur le roi.

(Léonor sorté perdue, se cachant la tête dans les mains)

ACTE TROISIÈME

Une salle de l'Alcazar.

Scène première

Fernand.

FERNAND
(seul, entrant)
Me voici donc près d'elle!
Obscur je l'ai quitté et je reviens vainqueur.
Lorsqu'en sa cour le roi m'appelle,
d'amour, plus que d'orgueil, je sens battre mon cour.
Celle que j'aime en ce palais doit être,
je vais la voir, enfin! et la connaître.
(apercevant le roi, il se retire modestement)
C'est le roi!

Scène deuxième

Fernand, à l'écart; Le Roi, entrant tout pensif sans le voir;

don Gaspar suivant le roi.

DON GASPAR
De son sort avez-vous décidé?

LE ROI
(sans l'écouter, se parlant à lui-même)
Aux menaces d'un moine ainsi j'aurai cédé!

DON GASPAR
Le roi se fera-t-il justice?

LE ROI
Que Léonor vienne, et d'Inez, sa complice,
assurez-vous.
Don Gaspar s'incline et sort.

LE ROI
(apercevant Fernand)
C'est toi, viens, mon libérateur!
Ton roi te doit son salut.

FERNAND
Et l'honneur
m'a bien payé.

LE ROI
De ta vaillance
toi-même ici fixe la récompense;
ma parole de roi te l'assure en ce jour.

FERNAND
Sire! Au fond de mon âme,
pauvre soldat, j'aime une noble dame;
je dois tous mes succès, ma gloire à son amour...
accordez-moi sa main.

LE ROI
Je le veux. Quelle est-elle?

FERNAND
(apercevant Léonor qui entre)
Ah! Je l'eusse nommée en disant la plus belle!

LE ROI
(stupéfait)
Léonor !

Scène troisième

Léonor, le Roi et Fernand.

LÉONOR
(frappée de surprise à la vue de Fernand; à part)
Fernand!! Grand Dieu!
Devant lui paraître infâme!

LE ROI
(froidement)
Fernand, de votre amour, madame
vient de me faire ici l'aveu.

LÉONOR
(à part)
Dans ses regards quel sombre feu!

LE ROI
Pour vous, qui vous taisiez... d'un coupable silence
un autre roi peut-être aurait tiré vengeance...
(il s'arrête et reprend plus froidement)
Fernand me demandait à l'instant votre main...

LÉONOR
Que dites-vous?

LE ROI
Et moi... moi, votre souverain,
je la lui donne...

LÉONOR et FERNAND
O ciel!

LE ROI
Vous partirez demain.
(s'adressant à Léonor avec amertume et tristesse)
Pour tant d'amour ne soyez pas ingrate,
lorsqu'il n'aura que vous pour seul bonheur,
quand d'être aimé pour toujours il se flatte,
ne le chassez jamais de votre cour.

LÉONOR et FERNAND
Est-ce une erreur, est-ce un songe qui flatte
l'illusion que caresse mon cour?

LE ROI
Que dans une heure un serment vous enchaîne
à l'autel.

FERNAND
O mon prince, à genoux
laissez-moi vous bénir... tout mon sang est à vous!

LE ROI
(bas, à Léonor)
Et vos serments pour lui, vous les tiendrez sans peine.
Vous vouliez me tromper en courtisane, et moi...
Léonor, je me venge en roi.

(Le roi sort, emmenant Fernand)

Scène quatrième

Léonor.

LÉONOR
(seule et tombant dans un fauteuil)
Qui, lui, Fernand, l'époux de Léonor!
L'ai-je bien entendu!
Tout me l'atteste, et mon cour doute encore
de ce bonheur inattendu.
(se levant brusquement)
Moi, l'épouser! Oh! ce serait infâme!
Moi, lui porter en dot mon déshonneur!
Non, non; dût-il me fuir avec horreur,
Il connaîtra la malheureuse femme
qu'il croit digne de son cour.
O mon Fernand, tous les biens de la terre,
pour être à toi mon cour eût tout donné;
mais mon amour, plus pur que la prière,
au désespoir, hélas! est condamné.
Tu sauras tout, et par toi méprisée,
j'aurai souffert tout ce qu'on peut souffrir.
Si ta justice alors est apaisée,
fais-moi mourir, mon Dieu! Fais-moi mourir!
Venez, cruels! Qui vous arrête?
Mon châtiment descend du ciel.
Venez tous, c'est une fête!
De bouquets parez l'autel.
Qu'une tombe aussi s'apprête!
Et jetez un voile noir
sur la triste fiancée
qui, maudite et repoussée,
sera morte avant ce soir.

Scène cinquième

Léonor et Inez.

LÉONOR
Inez, viens.

INEZ
Qu'ai-je appris?... Fernand! Il vous épouse?

LÉONOR
Lui m'épouser!... La fortune jalouse
n'avait pas réservé tant de bonheur pour moi.
Qu'il sache tout avant de m'engager sa foi.
Va... dis-lui que je fus la maîtresse du roi...
après un tel aveu, s'il part, s'il m'abandonne,
je ne me plaindrai pas... mais à mon repentir
comme un Dieu s'il pardonne,
le servir à genoux, l'aimer et le bénir,
sera trop peu. Pour lui je suis prête à mourir.
Dis-lui cela... que du moins par moi-même
il sache tout.

(elle sort)

INEZ
Oui, madame, comptez
sur mon zèle... Je cours sans retard...

Scène sixième

Inez, don Gaspar, entrant par la droite avec la Camerera-mayor.

DON GASPAR
(à Inez)
Arrêtez!
Du roi l'ordre suprême
veut qu'à l'instant je m'assure de vous;
madame, il faut nous suivre.

INEZ
(troublée)
O ciel, protège-nous.

Don Gaspar conduit Inez jusqu'auprès de la Camerera-mayor,
qui l'emmène.

Scène septième

Don Gaspar, toute la cour, puis le Roi et Fernand.

LE CH‘UR
Déjà dans la chapelle
Dont la voûte étincelle,
la voix du prêtre appelle
devant Dieu les époux.
Qu'autour d'eux l'on s'empresse,
et que pour eux sans cesse
brillent gloire et richesse
et le jours les plus doux!

FERNAND
(entrant avec le roi)
Ah! de tant de bonheur mon âme est enivrée.
Rêve accompli, faveur inespérée!
De ces nobles seigneurs je puis marcher l'égal.

LE ROI
(à Fernand)
Pour qu'on sache à la cour combien je vous honore,
vous qui m'avez sauvé, vous le vainqueur du Maure,
comte de Zamora... marquis de Montréal!
(Fernand fait un geste de surprise)
À vous ce titre.
(détachant un collier de chevalerie qu'il porte)
À vous cet ordre encore.

(Fernand met un genou en terre,
et le Roi lui passe le collier autour du cou)

DON GASPAR
(à voix basse, aux seigneurs qui l'entourent)
Qu'en dites-vous, messieurs?

UN SEIGNEUR
(de même)
Les rois sont généreux.

DON GASPAR
(de même)
C'est payer en honneurs la honte et l'infamie!

UN SEIGNEUR
(de même)
Cet hymen est donc vrai?

DON GASPAR
(de même)
Le prince les marie,
entre eux tout est d'accord, et ce place honteux
doit arrêter les foudres de l'Eglise.
Tenez, c'est Léonor... la nouvelle marquise.

À la vue de Léonor le Roi sort avec douleur.

Scène huitième

Les mêmes excepte le Roi; Léonor entrant pâle,
vêtue de blanc et entourée de quelques dames.

LÉONOR
(à part)
Je me soutiens à peine! O justice des cieux!
Que me réservez-vous? Il reçut mon message,
par Inez il sait tout... Je n'ai plus de courage.
(apercevant Fernand qui la contemple avec amour)
O ciel! C'est lui! Vers moi ses yeux
se lèvent sans courroux.

FERNAND
(s'approchant de Léonor)
L'autel est prêt, madame.

LÉONOR
O mon Dieu!

FERNAND
Vous tremblez.

LÉONOR
Oui, de joie!

DON GASPAR
(aux seigneurs qui l'entourent)
Ah! L'infâme!

FERNAND
(à Léonor)
Venez! Appuyez-vous
sur le bras d'un époux.

(Fernand sort conduisant Léonor par la main.
Les dames et une partie de seigneurs les suivent)

Scène neuvième

Don Gaspar, et un groupe de Seigneurs.

DON GASPAR
Quel marché de bassesse!

LES SEIGNEURS
C'est trop fort! Par ma foi!

DON GASPAR
Épouser la maîtresse...

LES SEIGNEURS
La maîtresse du roi!

DON GASPAR
Venir de sa province...

LES SEIGNEURS
Sans nom, sans biens acquis.

DON GASPAR
Le roi l'a fait marquis...

LES SEIGNEURS
Messieurs, il sera prince!

DON GASPAR
D'Alcantara lui donner le collier
et des trésors...

LES SEIGNEURS
Un rang, de la puissance...

TOUS
De ses vertus et de sa complaisance
il fallait bien payer l'aventurier.

(Les seigneurs sortis avec le cortège reparaissent,
les autres vont audevant d'eux
et semblent leur demander des détails de la cérémonie.

Le mariage est fait.
Tous les gentilshommes témoignent leur indignation)

TOUS
Ah! Que du moins notre mépris qu'il brave
à son orgueil vient mettre une entrave,
que nul de nous ne cherche sa faveur,
qu'il reste seul avec son déshonneur!

Scène dixième Scènes 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12 (ACTE TROISIÈME)

Les mêmes; Fernand.

FERNAND
(avec ivresse)
Pour moi du ciel la faveur se déploie.
Ah! Messeigneurs... Ah! Partagez ma joie!
Soyez témoins de mon bonheur.
Elle est à moi cette femme adorée!
Est-il un bien plus rare... oh! dites?

DON GASPAR et LES SEIGNEURS
(froidement)
Oui, l'honneur.

FERNAND
L'honneur! Sa noble loi me fut toujours sacrée,
je l'ai reçu pour dot en mon berceau...
Pas un seul de ces biens, aujourd'hui mon partage,
ne vaut cet héritage.

LES SEIGNEURS
Il en est un pourtant qui vous semble plus beau.

FERNAND
Qu'avez-vous dit? De cette injure
j'aurai raison!... Mais non, j'ai mal compris.
Ah! je vous en conjure,
Prouvez-le-moi... Votre main, mes amis!

TOUS
(retirant leurs mains)
Ce titre... trouvez bon qu'à l'avenir... marquis,
nous ne l'acceptions plus de vous.

FERNAND
Ah! cet outrage,
vous le paîrez.
Il veut du sang.

TOUS
Eh bien, vous en aurez!

FERNAND
Marchons !

Scène onzième Scènes 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12 (ACTE TROISIÈME)

Les mêmes; Balthazar.

BALTHAZAR
Où courez-vous? De cette aveugle rage
Arrêtez les effets, chrétiens! et tremblez tous.
Du ciel sur cet hymen j'apelle le courroux.

FERNAND
(accourant vers Balthazar)
Dieu... Balthazar!

BALTHAZAR
(le serrant dans ses bras)
Fernand!

DON GASPAR
(avec ironie)
L'époux de Léonor!

BALTHAZAR
(se dégageant de ses bras et le repoussant)
O ciel!

FERNAND
Qu'ai-je donc fait?

BALTHAZAR
C'est toi qu'on déshonore!

FERNAND
Comment ai- je souillé mon nom? Répondez-moi.

TOUS
En épousant la maîtresse du roi!

FERNAND
(atterré)
La maîtresse du roi!
(éclatant)
Quoi! Léonor!... L'enfer brûle ma tête!

BALTHAZAR
Ignorais-tu?

FERNAND
(avec une fureur croissante)
La maîtresse du roi!
Tout leur sang et le mien!

BALTHAZAR
(regardant au dehors)
Arrête!
Ils se rendent ici.

FERNAND
C'est bien; je les attends.

BALTHAZAR
Fuis !

FERNAND
Oh! Non, je prétends
me venger.

BALTHAZAR
Que vas-tu faire?

FERNAND
Dieu seul le sait, mon père.

TOUS
Quels regards menaçants!

Scène douzième

Les mêmes; le roi, donnant la main à Léonor.

FERNAND
(allant au-devant du roi)
Sire, je vous dois tout, ma fortune et ma vie;
le titre de marquis... ma nouvelle splendeur...
Des dignités... de l'or... Tous les biens qu'on envie;
mais vous êtes, monseigneur,
payé trop chèrement au prix de mon honneur.

LE ROI
O ciel!... De son âme,
dans sa loyauté,
s'indigne et s'enflamme
la noble fierté.
Ah! L'injuste outrage
qui flétrit son roi
rougit mon visage
de honte et d'effroi!

FERNAND
Péris, pacte infâme
qui m'as trop coûté!
Honneur, noble flamme,
rends-moi ma fierté!
J'affronte l'orage,
je connais mes droits
qui brave l'outrage
peut braver les rois.

LE ROI
Ecoutez-moi, Fernand...

FERNAND
J'ai tout appris, altesse...

LÉONOR
(à part)
Il ne savait donc pas...

FERNAND
C'est pour une bassesse
qu'on m'a choisi.

LE ROI
(avec colère)
Marquis!

FERNAND
Ce nom n'est pas le mien
et des présents du roi je ne veux garder rien.
(se tournant vers les seigneurs qui l'ont insulté)
Messieurs, rendez-moi votre estime...
Du sort, pauvre victime
Je pars, et n'emporte d'ici
que le nom de mon père...

LÉONOR
(à part, avec égarement)
Inez, où donc est-elle?

DON GASPAR
(à voix basse, à Léonor)
Inez est prisonnière.

LÉONOR
(accablée)
Oh! Tout m'est éclairci.

FERNAND
(détachant de son cou le collier qu'il a reçu du roi)
Ce collier qui paya l'infamie,
je vous le rends.
(il tire son épée)
Cette épée avilie,
qui de nos ennemis naguère était l'effroi,
je la brise... à vos pieds! Car vous êtes le roi.
Je maudis cette alliance,
je maudis l'indigne offense
que sur moi, pour récompense,
vous jetiez avec de l'or.
Roi! Gardons, vous la puissance,
moi l'honneur, mon seul trésor.

LÉONOR
(au roi)
Grâce, ô roi! Pour son offense;
sur moi tombe ta vengeance!
(à Fernand qui la repousse)
Noble cour! De ta souffrance
sur moi pèse le remord;
mais écoute ma défense,
ou bien donne-moi la mort.

LE ROI
Ah! C'est trop de ma clémence
protéger tant d'insolence!
Tremble, ingrat! Car ton offense
fait sur toi planer la mort.
Mais, non... fuis... car ta vengeance
est aussi dans mon remord.

BALTHAZAR
Roi, déjà pour vous commence
du pécheur la chute immense
sur le trône est la souffrance,
sous la pourpre est le remord.
(à Fernand)
Viens, mon fils, dans sa clémence,
dieu peut seul t'ouvrir un port.

DON GASPAR et LE CH‘UR
Déjà de nôtre insolence
sur nous pèse le remord.
Qu'elle est noble, sa vengeance!
Mais je tremble pour son sort.

(Fernand sort, suivi de Balthazar;
les seigneurs ouvrent respectueusement leur rangs
pour le laisser passer, et s'inclinent devant lui)

ACTE QUATRIÈME

Le cloître du couvent de Saint-Jacques de Compostelle.

A droit, le portique de l'église;
en face, une grande croix élevée sur un socle de pierre.

Ça et là des tombes et des croix de bois.

Scène première

Religieux, Balthazar.

Des religieux sont prosternés au pied de la croix;
d'autres, dans l'éloignement,
creusent leurs tombes et répètent par intervalles

LES RELIGIEUX
Frères, creusons l'asile où la douleur s'endort.

(Un religieux introduit des pèlerins qui se dirigent vers l'église
et s'arrêtent devant le portique où paraît Balthazar)

BALTHAZAR
Les cieux s'emplissent d'étincelles;
vers Dieu montez avec transport,
chour pur des pénitents fidèles,
assis dans l'ombre de la mort.

(Les religieux répètent la prière de Balthazar,
puis s'éloignent à travers les arcades du cloître;
les pèlerins entrent dans la chapelle.

Un seul religieux est resté debout, immobile)

Scène deuxième

Balthazar et Fernand

BALTHAZAR
(s'approchant de Fernand)
Dans un instant, mon frère,
un serment éternel
vous arrache à la terre
pour vous lier au ciel.

FERNAND
Quand j'ai quitté le port pour l'orage du monde,
vous me l'aviez bien dit: "Mon fils, tu reviendras!"
Me voici; je reviens, cherchant la paix profonde
et l'oubli que la mort offre ici dans ses bras.

BALTHAZAR
Du courage, Fernand! lorsque Dieu vous appelle,
ne pensez plus qu'à lui; votre vou prononcé
entre le monde et vous est un tombeau placé.

(Balthazar s'éloigne)

FERNAND
Vous me quittez?

BALTHAZAR
Entrez dans la chapelle.
Près d'un novice arrivé cette nuit,
Malade... jeune encor... le devoir me conduit.

FERNAND
(levant les yeux au ciel)
Jeune aussi!

BALTHAZAR
Pauvre fleur par l'orage abattue.
Qui va mourir, peut-être!

FERNAND
Oh! oui, la douleur tue.

Balthazar va prendre les mains de Fernand,
comme pour relever son courage, puis il sort.

Scène troisième

Fernand, seul.

FERNAND
La maîtresse du roi!... Dans l'abîme creusé,
Sous un piège infernal ma gloire est engloutie,
et de mon triste cour l'espérance est sortie
ainsi que d'un vase brisé.
Ange si pur, que dans un songe
j'ai cru trouver, vous que j'aimais!
Avec l'espoir, triste mensonge,
envolez-vous, et pour jamais!
En moi, pour l'amour d'une femme
de Dieu l'amour avait faibli;
Pitié! je t'ai rendu mon âme,
Pitié! Seigneur, rends-moi l'oubli!
Ange si pur, que dans un songe
j'ai cru trouver, vous que j'aimais!
Avec l'espoir, triste mensonge,
envolez-vous et pour jamais!

Scène quatrième

Fernand, Balthazar, les Religieux.

BALTHAZAR
Es-tu prêt? viens.

FERNAND
Mon père, à la chapelle
je vous suis.

BALTHAZAR
Viens, mon fils, qu'à toi Dieu se révèle!

(Balthazar et Fernand entrent dans la chapelle,
les religieux les suivent en silence.

Léonor parait sous l'habit de novice;
elle se place devant le porche de l'église,
cherchant à distinguer les traits des religieux qui passent)

Scène cinquième

Léonor, seule.

LÉONOR
Fernand! Fernand! Pourrai-je le trouver?
Ce monastère est-il l'asile qu'il habite?
Sous cette robe sainte, ô mon Dieu que j'irrite,
jusques à lui permets-moi d'arriver.
Par la douleur ma force est épuisée,
je vais mourir... oui! merci de ce don!
Prends mon âme brisée,
Mais qu'au moins de Fernand j'emporte le pardon.

LES RELIGIEUX
(dans l'église)
Que du Très-Haut la faveur t'accompagne,
vou du fidèle, adorable tribut!
Entendez-vous du haut de la montagne,
la voix de l'ange annonçant le salut?

LÉONOR
Qu'entends-je? C'est un vou qui de l'autel s'élève,
une âme que le ciel à cette terre enlève!

FERNAND
(dans l'église)
Je me consacre à te servir, Seigneur!
Viens, que ta grâce illumine mon cour.

LÉONOR
Cette voix! c'est bien lui! lui! perdu pour la terre.
Ange, remonte au ciel! Je fuis ce cloître austère,
mais... je ne puis, la mort glace mon sang.

(elle tombe épuisée au pied de la croix)

Scène sixième

Léonor et Fernand.

FERNAND
(sortant de l'église avec agitation)
Mes voux sont prononcés.... Et malgré moi descend,
dans mon âme inquiète,
une terreur secrète...
J'ai fui loin de l'autel.

LÉONOR
(essayant de se soulever)
Mon Dieu, je souffre... hélas!
J'ai froid.

FERNAND
Qu'entends-je?
(regardant autour de lui)
Sur la terre
un malheureux!
(s'approchant)
Relevez-vous, mon frère.

LÉONOR
C'est lui!

FERNAND
(reculant avec horreur)
Grand Dieu!

LÉONOR
Ne me maudissez pas!

FERNAND
Va-t'en d'ici! de cet asile
tu troublerais la pureté;
laisse la mort froide et tranquille
faire son ouvre en liberté.
Dans son palais ton roi t'appelle
pour te parer de honte et d'or.
Son amour te rendra plus belle,
plus belle et plus infâme encor.

LÉONOR
Jusqu'à ce monastère
en priant j'ai marché... les ronces et la pierre
on meurtri mes genoux.

FERNAND
Vous qui m'avez trompé, de moi qu'espérez-vous?

LÉONOR
D'une erreur sur tous deux la peine, hélas! retombe.
J'ai cru qu'Inez pour moi
vous avait tout appris; dans un pardon j'eus foi.
Croyez-moi! l'on ne ment pas au bord de la tombe.
Mon triste aveu ne put jusqu'à vous parvenir
Fernand... faites-moi grâce à mon dernier soupir.
Fernand! imite la clémence
du ciel à qui tu t'es lié.
Tu vois mes pleurs et ma souffrance,
écoute la pitié.
Pour moi qui traîne ici ma honte,
la terre, hélas! n'a plus de prix;
mais que mon âme au ciel remonte
pure au moins de ton mépris.

FERNAND
Ses pleurs, sa voix jadis si chère,
portent le trouble dans mes sens;
sur ton élu, Seigneur, descends!
Arme son cour par la prière.

LÉONOR
Entends ma voix jadis si chère,
vois quel trouble agite mes sens;
et dans la nuit où je descends
ne repousse pas ma prière!

FERNAND
Adieu! laissez-moi fuir.

LÉONOR
Désarme la colère,
Oh! ne me laisse pas mourir dans l'abandon.
Vois mes pleurs, ma misère...
Un seul mot de pardon!
Par le ciel, par ta mère,
par la mort qui m'attend!

FERNAND
Va-t'en, va-t'en!

LÉONOR
Pitié! je t'en conjure
par l'amour d'autrefois!

FERNAND
Pour la pitié quand elle adjure,
tout mon amour se réveille à sa voix.

LÉONOR
Miséricorde à cette heure suprême,
ou sous tes pieds écrase-moi!

(elle se jette à genoux)

FERNAND
Ah! Léonor!

LÉONOR
Grâce!

FERNAND
Relève-toi
Dieu te pardonne.

LÉONOR
Et toi?

FERNAND
Je t'aime!
Viens! je cède éperdu
au transport qui m'enivre;
mon amour t'est rendu,
pour t'aimer je veux vivre.
Viens! j'écoute en mon cour
une voix qui me crie:
dans une autre patrie
va cacher ton bonheur.

LÉONOR
C'est mon rêve perdu
qui rayonne et m'enivre!
Son amour m'est rendu,
mon Dieu, laisse-moi vivre!
(à Fernand)
Abandonne ton cour
a la voix qui te crie:
dans une autre patrie
va chercher le bonheur.

FERNAND
Fuyons ce monastère.

LÉONOR
(avec épouvante)
O ciel! et ton salut!

(on entend le chour des religieux dans l'église)

LES RELIGIEUX
(dans l'église)
Monte vers Dieu, dégagé de la terre,
vou du fidèle, adorable tribut.

LÉONOR
Entends-tu leur prière?
C'est Dieu qui t'éclaire.

FERNAND
A toi j'abandonne mon sort.

LÉONOR
Oh! le remords m'assiège,
songe à tes voux.

FERNAND
Mon amour est plus fort,
Viens! pour te posséder je serai sacrilège.

LÉONOR
(défaillant)
Non, du ciel la faveur
te retient sur l'abîme...
C'est la main du Sauveur
qui t'épargne ton crime.
Moi, j'accepte mon sort...
Fernand, Dieu me protège...
Sois sauvé du sacrilège,
sois sauvé par ma mort!

FERNAND
Viens, fuyons!

LÉONOR
Je ne puis... ma vie est terminée.

FERNAND
Mon Dieu!

LÉONOR
Mais je meurs pardonnée,
Fernand, je te bénis.
Adieu! dans le tombeau nous serons réunis.

(elle meurt)

FERNAND
Au secours! au secours!
(se penchant sur le corps de Léonor inanimée)
C'est ma voix qui t'appelle;
rouvre les yeux, c'est moi.... ton époux! Vain effort!
Au secours! au secours!

Scène septième

Léonor, étendue sur la terre;

Fernand, Balthazar, sortant de l'église suivi par les Religieux.

FERNAND
(à Balthazar)
Venez, venez... c'est elle!

BALTHAZAR
Silence !
(il s'approche de Léonor et rabaisse le capuchon
sur ses cheveux déroulés)
Elle n'est plus!

FERNAND
Ah!

BALTHAZAR
(aux Religieux)
Le novice est mort,
priez pour lui, mes frères.

FERNAND
Et vous prîrez demain pour moi.

LES RELIGIEUX
(tombant à genoux)
Dieu du pardon, que nos prières
portent cette âme jusqu'à toi!

FINE

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